Entretien avec Sigalit Landau

Sigalit Landau, 45 ans, est une artiste israélienne contemporaine de renommée internationale. Dans son studio, une photo en grand format arrêtant un moment de son œuvre vidéo Sirènes (Mermaids2) attire notre attention. Cette œuvre va de pair avec une autre qui s’intitule Azkelon3 – condensation entre le nom de Gaza (Aza) en hébreu, et le nom de la ville israélienne voisine Ashkelon. Les deux œuvres ont été filmées sur la plage, à la frontière entre Israël et Gaza, près d’Ashkelon. Azkelon montre des jeunes garçons qui tracent des frontières en jouant le « jeu du canif ». Sirènes montre des jeunes filles traçant dans le sable des lignes qui sont aussitôt effacées par la mer. Traçage et effacement des frontières.  

« Être mère », qu’est-ce que cela évoque chez vous ?

Il y a moi, ma fille et mon œuvre. La maternité m’a divisée entre deux réalités, et il y a une certaine rivalité entre les deux. Je sais faire avec mon œuvre, avec ma fille, c’est plus compliqué. J’assume facilement, même avec une certaine excellence, le contact physique, ce qui m’a manqué dans mon enfance. La confrontation avec la parole dans la rencontre avec elle est plus difficile. Le mot et la parole sont externes au rapport corporel. Quand je ne sais que faire, je la prends dans mes bras.

Aujourd’hui elle a 8 ans et la question de l’éducation est plus pressante. Je ne veux pas qu’elle se sente obligée de me contenter par l’excellence. Pourtant, je dois lui faire passer ce que j’attends d’elle quand elle va à l’école. Mes parents étaient rescapés, et pour eux l’excellence était une façon de survivre. Je tente d’installer une antithèse à cela : donner uniquement de l’amour, sans conditions. Mais je dois réguler ma tendance à être totale. Je voudrais aussi être une mère à cent pour cent. Mais je ne le serai jamais. Ce n’est d’ailleurs pas souhaitable de l’être. Avec ma fille, il s’agit pour moi de réparer la mélancolie que j’ai rencontrée à la maison, et avoir du plaisir, même si les choses n’atteignent pas la perfection. C’est la raison pour laquelle je dois souvent lui cacher mon art. L’art, pour moi, est un affrontement perpétuel avec la mort, avec la mélancolie et d’autres difficultés existentielles. J’essaye de lui épargner tout cela.

Artiste totale…?

C’est le fait qu’il n’y pas une seconde où je n’essaye pas de comprendre ce que je fais, ce que je crée. Je suis tout le temps au travail et très peu à la maison. Je n’ai pas de temps pour des loisirs ni pour des vacances. Je ne cuisine pas.

Dans votre œuvre Quatre mères, le thème de la nourriture est très présent.

J’ai voulu faire parler les quatre mères du fait de nourrir l’autre. Je ne sais pas m’alimenter, et quand je suis avec ma fille, j’achète de la nourriture toute faite, ou bien je vais avec elle au restaurant, en dehors de la maison. J’essaye de trouver ce qui est important dans la maternité. Ma mère ne vit plus, et je n’ai pas de famille. Quand un être vivant naît, il est censé entrer dans une tribu, dans un système de valeurs, dans une tradition, et quand ce n’est pas le cas, il est presque comme un animal.

Vous n’avez pas d’entourage, mais vous avez votre œuvre et vous dites que vous gardez votre fille à l’écart de celle-ci

Dernièrement j’ai sculpté ma fille. Je l’ai aussi prise avec moi à la Mer Morte pour qu’elle puisse me voir travailler. Je commence à l’introduire petit à petit à mon art. C’est une façon de s’ouvrir. De ne pas cacher.

L’éduquer est une chose, l’introduire dans votre travail en est une autre…

J’ai aussi fait une sculpture à la mémoire de ma mère, à l’occasion des dix ans de sa mort. C’est une fontaine sous forme d’une femme dont on voit de l’eau sortir du nombril. J’ai fait donation de cette œuvre à l’université de Jérusalem. Elle est placée dans le jardin « Anna Freud ». Ma fille participe avec moi au travail de maintenance de la fontaine et du jardin. Cette sculpture, qui éternise sa grand-mère et ma mère, est pour nous un projet commun. C’est quelque chose de simple, qu’elle peut comprendre. Ainsi, je peux lui transmettre beaucoup de choses sur le désir, sur la passion, sur ce que je suis.

Le rapport à la sculpture comme le rapport à votre fille est corporel, là où le domaine de la parole vous est difficile.

Oui, mais d’emblée j’ai voulu aussi un rapport de parole avec elle. Elle s’appelle Imri. Ce prénom veut dire « dis ! ». J’ai souhaité qu’elle soit nommée Tomri, qui est le verbe dire, conjugué au futur, à la deuxième personne du féminin « tu diras ». Mais son père a voulu que le prénom commence par la lettre alef comme le prénom de toutes les personnes de sa famille. Imri, le prénom que nous avons finalement choisi, a pour moi la signification de « dis-moi ! ». Qu’est-ce qu’elle va dire ? – je ne sais pas. Mais son prénom dit mon espoir qu’elle ait une facilité de parole, qu’elle puisse s’exprimer. Je lui dis parfois : « Il faut savoir dire, si on ne dit pas, on a mal au ventre. »

Vous pouviez parler avec votre mère ?

Non, mais je pouvais lui donner des cadeaux : des bonnes notes à l’école, des poèmes, des peintures, des sculptures… J’étais aussi une danseuse. Elle souriait quand je lui faisais ces dons, ça la rendait heureuse. Par contre, elle n’aimait pas que je lui parle, elle disait que j’amenais la tristesse à la maison. Elle était dépressive

Elle aimait votre art ?

Oui. Elle l’encourageait. Elle savait que je réussirais. Ma mère est née en Angleterre dans une famille de réfugiés venant de Vienne juste avant la guerre, comme Freud. Elle est arrivée en Israël, où elle avait de la famille, en 1964, pour étudier la criminologie. Ici, elle a connu mon père. Elle n’était donc pas une sabra4. Je n’ai pas non plus un caractère de sabra, mais j’ai toujours défendu mon art parce que je n’ai pas voulu être comme elle, une femme d’intérieur avec un doctorat en criminologie.

Sculpter, prendre votre enfant dans les bras, n’est-ce pas pour vous une seule et même expérience de corps ?

La volonté d’avoir un enfant a été une volonté d’avoir une expérience d’amour. Je n’ai jamais expérimenté l’amour avant que ma fille ne s’introduise dans ma vie. C’était donc une volonté d’expérimenter quelque chose dans le corps, mais aussi de nouer corps et âme. Je voulais énormément vivre ma grossesse et être femme, car mon travail est très viril. D’ailleurs mon physique est très « macho ». Quand ma fille est née, je faisais des va-et-vient : je soudais et je changeais des langes. Je coupais du fer et j’allaitais. Je ne regrette rien !

Propos recueillis par Patricia Bosquin Caroz et Gil Caroz à Jaffa, le 31 juillet 2014

1http://www.sigalitlandau.com

2http://www.sigalitlandau.com/page/video/3%20Mermaids.php

3http://www.sigalitlandau.com/page/video/Azqelon.php

4 Sabra (Tsabar en hébreu) : mot qui désigne les Juifs nés en Israël. En hébreu ce mot désigne la figue de Barbarie et fait allusion au caractère doux à l’intérieur et piquant à l’extérieur.