T Lanoye

Tom Lanoye est belge, écrivain et dramaturge. Surtout connu en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne, il écrit en flamand, sa langue maternelle. Il a également tourné en Belgique avec succès dans une adaptation théâtrale bilingue de son livre, La langue de ma mère i.

Le traducteur, Alain Van Crugten, a traduit le titre flamand – Sprakeloos – par cette expression, « la langue de ma mère ». Quelle amorce, sachant que « Sprakeloos » renvoie à pas moins de douze autres mots (abasourdi, ahuri, consterné, hébété, interdit, muet, sans voix, sidéré, stupéfié, surpris, étourdi, étonné…) ! Traduire le sans voix par la langue… Mais oui, en fait !

C’est d’ailleurs ainsi que Lanoye termine son livre : « Où et quand j’en aurai l’occasion, je lutterai contre le silence par ma voix, je tenterai de contester le vide par ma parole, j’essaierai de me battre contre tout le papier du monde avec ma langue. Que ceci soit ma rébellion, ma révolte, mon mucus, contre le râle d’agonie. Laissez-moi au moins cela comme mutinerie. Qu’il n’y ait plus une seconde, plus une feuille, plus un livre qui ne parle en cent mille langues, qui n’exalte le vocabulaire. Ne plus jamais se taire, toujours écrire, plus jamais sans parole. Je commence. » ii

Au moment de décrire la dernière sortie en grand apparat de sa mère, Lanoye dénonce « l’esprit du temps et le domaine linguistique qui exigent qu’on dise en quelques lignes à peine et dans les termes les plus sobres, conformément au slogan Less is more ». « On peut assurément parler d’un syndrome, du nom d’anorexia nervosa litteraria », « L’anorexie dans l’écriture serait une trahison à l’égard de mes sujets et de leur environnement. Évidemment, je suis desservi par moi-même, par ce tempérament que je n’ai pas hérité de n’importe qui [sa mère] ». « S’il existe dix termes pour un seul et même phénomène, pourquoi donc quelqu’un comme moi n’en utiliserait-il qu’un seul au lieu de tous les dix ? » iii

Son écriture, sa façon de parler, sont marqués d’un adage maternel : « Plus est en toi. » Et Lanoye ne se prive pas de critiquer le « moins » : « Moins est un mensonge, une construction de lâcheté, de tromperie commode et paresseuse, de kitsch minimaliste… L’existence ? Elle est plutôt ce que quelques autres artistes plasticiens osent vraiment montrer. Le chaos en tant que tel… vous apercevez dans tout ce bazar de fermentation ici un lustre oriental et là un cadavre de chien, là encore une auto tamponneuse intacte et plus loin un oiseau de paradis naturalisé, à côté d’un juke-box avec des lampes au néon et d’un placenta dans un sac à pain… » iv.

Le texte est à la fois « une lamentation, un hommage et un juron grinçant, car il parle de la vie même » v. Lanoye préfère une littérature qui aspire à la vérité, même si, à cet effet, « elle doit faire sauter ses jointures, les faire grincer, craquer, crier » vi.

La mère de Tom Lanoye était un personnage haut en couleurs, en plus d’être mère de famille, femme de boucher et actrice de théâtre. À la fin de sa vie, alors qu’elle avait vécu à travers les mots, elle fut atteinte de troubles langagiers puis de mutisme, suite à une série d’accidents vasculaires cérébraux.

i Lanoye T., La langue de ma mère, Paris, Editions La différence, 2011.

ii Ibid., p. 392-393.

iii Ibid., p. 297-298.

iv Ibid., p. 301-302.

v Ibid., p. 8.

vi Ibid., p. 298.