Tout y est, comme Hugo l’a si bien écrit dans ses vers inouïs :


« Ah ! les fils de nos fils nous enchantent !

Ce sont de jeunes voix matinales qui chantent

Leur regard radieux dissipe les effrois

Ils ramènent nos âmes aux premières années

Nous nous retrouvons doux, naïfs, heureux de rien,

Oui, devenir aïeul, c’est rentrer dans l’aurore,

Nous nous rapetissons dans les petits enfants

Et, calmés, nous voyons s’envoler dans les branches,

Notre âme sombre avec touts ces âmes blanches. »


La joie d’entendre rire un enfant, d’en être proche et pourtant séparée par tant d’années, attendrie sans avoir d’autre souci que l’aimer, l’écouter, le protéger, servir un peu aussi de relais à la mère afin qu’elle se repose et respire, lui transmettre en passant la sagesse, les histoires, les fées, les découvertes simples de la vie, et avoir le bonheur de le voir s’émerveiller devant quelque petite chose et, surtout !, assister à cette entrée magnifique dans la langue maternelle, et aussi paternelle, pour celle qui, si petite, est bilingue déjà !

Pour l’une, l’entendre dire ces choses qu’elle ignore, tout un discours profond, une belle invention des mots usés, perdus et soudain retrouvés, et ce cri véritable ! face à l’écran où le lion de la fable rugit d’être pris dans des rets, et où cette petite fille à peine sachant parler, lui adresse, effrayée mais tranquille dans le langage, un « Ça suffit le lion ! » autoritaire et magistral, qui fait éclater de rire toute l’assemblée sidérée et conquise.

Puis cette poésie qui naît à leur insu de l’usage des mots pour les faire chanter : « Mamie Laure, je t’adore ! », ou « C’est mamie, je le sais, qui viendra me chercher »…

Pour l’autre, l’étonnement puis la joie de l’entendre chanter à tue-tête en anglais, à peine sait-elle parler le français puisqu’elle est native de la ville de Freud, A dream is a wish your heart makes…, si petite et déjà Cendrillon rêveuse ! Et, tenant sa guitare et fredonnant « l’eau vive », comme si, sur la scène du monde, elle y était vraiment, face à un public imaginaire, qui en fait se réduit à sa mère, et à sa grand-mère émue jusqu’aux larmes de cette fière démonstration d’artiste qui s’ignore…

Et la douce chanson, fredonnée jusqu’à tard chaque soir de nos retrouvailles, de la biche, rengaine apaisante et féminine, déjà, qui traverse les générations, où d’abord, « le loup on s’en fiche, contre lui nous seront deux », puis « Oh ! le joli conte que voilà la biche en femme se changea lalalala ! »… «  et dans les bras du beau chevalier, belle princesse elle est restée, à tout jamais… », dont elles, mes biches, et moi aussi ! ne nous lassons pas, promesse d’un être femme, et d’un avoir phallique sans doute bien rassurants.


Voilà ce qui me vient, sur un ton plutôt lyrique, quand mon amie Christiane gentiment me demande une confidence sur ce que c’est qu’être grand-mère : c’est passer la promesse.


Et je ne résiste pas à convoquer encore ici le poète Victor, qui savait si bien dire le vers et donner le ton, sur cet Art d’être grand-père : « Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer… »