« Avec les biotechnologies, on peut aller jusqu’à faire délirer la réalité »1.

Dans les années 90, Robert Graham, un ingénieur businessman qui a bâti sa fortune en inventant le verre optique incassable, fonde une banque de sperme à San Diego, aux États-Unis. Un établissement peu ordinaire qui conserve dans des éprouvettes la semence de chercheurs, d’athlètes de haut niveau et même, paraît-il, de quelques prix Nobels. Rien que du sperme d’excellence dont Graham prend soin comme de ses propres enfants. Et pour cause : il a la conviction que l’humanité est en pleine dégénérescence. Pour lui donner un petit coup de pouce, le milliardaire s’autoproclame nouveau démiurge. Il décide de remodeler l’espèce humaine et de lui injecter quelques-uns de ses plus beaux spécimens pour aider son évolution. Dans son laboratoire, les semences patientent dans les éprouvettes. Accrochées aux murs, des photos de ses « créatures », graines de Nobel devenues grandes, sont les témoins de ce spectacle d’une paternité exemplaire où Graham joue à Dieu.


Pour certains, le projet du Repository for Germinal Choice avait l’air d’un programme bien ficelé. À y regarder de plus près, il est troué comme une toile d’araignée et les manquements qui le dessinent ne pointent qu’une seule chose : la singularité de Graham et le fantasme qui la raconte. Au-delà de son dessein farfelu, il n’y a que Graham et la volonté d’un seul homme qui rêvait de booster le quotient intellectuel de la planète et, accessoirement, de sauver le monde. « Tout se passe comme si on avait les moyens de faire entrer le fantasme dans la réalité »2 : tout est dans le « comme si » car ce n’est pas de science dont il s’agit ici mais d’un fantasme tout court. Eugénisme, tel est son nom, ce « racisme scientifique qui prétend utiliser l’ingénierie génétique pour servir son projet d’améliorations supposées du patrimoine génétique humain »3, l’un « des noms de la non-acceptation de S (A/), l’incomplétude de l’Autre »4.


Comble du comble : les fantasmes génétiques de Graham ne s’avouent comme tels qu’à la lumière de la science elle-même. La logique comme science de l’argumentation fait vaciller le programme. Car l’obtention d’un prix Nobel n’a rien de comparable avec le gène des yeux bleus. Et un prix Nobel ne comprend pas, en son sein, l’intelligence, tapie, prête à bondir pour se réaliser.

L’Express, qui avait consacré un article à ce sujet, avait raconté que Graham, lorsqu’il était petit « avait été choqué par la mort prématurée d’un héros de son village natal, dans le Michigan, un industriel beau, généreux et intelligent comme pas deux, disparu sans laisser de descendance »5. « Tous ces bons gènes perdus… », aurait soupiré le businessman.


Depuis, l’utopie eugéniste de Graham a fait des petits. Les instituts California Cryobank ou Fairbax Cryobank proposent d’affiner sa recherche par critères : couleur des yeux, nuance de la peau, niveau d’études… L’un des arguments de Cryos, la banque de sperme danoise, est le suivant : « Que recherchons-nous habituellement chez un partenaire ? Des qualités qui sont importantes à nos yeux (…) un degré d’intelligence compatible (…) Autant de critères que nous voulons ensuite transmettre à nos enfants. Nous sommes un business. Nous essayons de répondre à la demande de nos clients ».

Un business bien ficelé, lisse comme une image ; une vitrine de critères aussi convaincants que des figurines de papier. Soufflez dessus et il y a fort à parier que, derrière la demande des femmes visant l’être mère, apparaissent les entrelacs du désir, imprévisible, incalculable.


1Ansermet F., « Science », L’ordre symbolique au XXIème siècle, Scilicet, Paris, collection rue Huysmans, 2012, p. 330.

2Ansermet F., « Science », op.cit.,

3Yunis Y., « Eugénisme », Un réel pour le XXIème siècle, Scilicet, Paris, collection rue Huysmans, 2013, p. 101.

4Ibid.,

5L’Express, publié le 31/12/1992.