« La virulence du logos »1 dont parle Lacan dans son Séminaire VI, indique la force du verbe – virulent signifiant selon le Littré « quelque chose doué d’un pouvoir infectant et pathogène. Âpre  dur, violent. »

Toute la finesse de Lacan a été de faire apercevoir ce pouvoir destructeur des mots. C’est à partir de la clinique que Lacan l’a dégagée et que se comprend mieux l’impératif qui pousse le sujet autiste a s’en protéger à corps et à cris – se protéger non pas de l’Autre en tant que personne, mais de la matérialité du verbe, des mots constituant la parole adressée. Au fond, l’autiste témoigne de la virulence du verbe lorsque le sujet est dépourvu de défense – celle du fantasme qui protège de cette violence inhérente au logos incarné dans la présence de l’Autre qui ne cesse pas de parler, de demander. S’il se protège de ces paroles adressées, c’est qu’elles et lui font violence voire le mutilent. Faute du voile fantasmatique qui recouvrirait la virulence inhérente au logos, le sujet autiste n’a d’autre recours que de s’en défendre par les moyens du bord : stéréotypies, répétitions de paroles plus ou moins surmoïques, etc. C’est ainsi que Pierre, que je rencontre en institution, se parle lorsqu’il est confronté à l’angoisse consécutive à un trop de présence et des enfants et de l’équipe : « Pierre, n’aie pas peur ! », « Pierre, pas de bêtise ! », « Tu écoutes », « Pleure pas, ça va passer »…, et le recours à l’objet comme défense ; comme voile nécessaire pour supporter la présence réelle de l’Autre.

 

Le sujet névrosé n’échappe pas non plus à cette virulence du logos. « Dans nos vies, une parole s’inscrit, et il est question de poids, de densité, de couleur, d’intensité2 » remarque Jacques-Alain Miller en considérant qu’un mot, une parole peut provoquer un séisme dans la vie des sujets. Les mots illuminent, éclairent, blessent, provoquent des frissons, des émois, ouvrent ou ferment. Cela met en lumière le pouvoir des mots, et combien le logos et le corps sont intiment noués et liés par la jouissance comme substance donnant corps aux mots.

Mots et corps sont intriqués dans un accord de jouissance – les mots résonnent en nous,  en un point constituant une jouissance ignorée de nous-même. Il y a un ça ne cesse pas de s’écrire sur le corps du sujet – les symptômes en témoignent formant une écriture sur le corps que l’analyse permet de déchiffrer. Catherine Millot en témoigne dans son roman, Ô Solitude, relatant les circonstances qui l’ont plongée dans l’abîme de l’angoisse lorsque son amant Christian la quitte. Suspendue à cette scène – il disparaît pour toujours en s’engouffrant dans la bouche de métro –, le sol s’ouvre sous ses pieds en un abîme tout près à l’engloutir. La détresse commença quelques temps avant la rupture, à partir d’un mot prononcé par le maladroit, celui d’amour : « Les choses avaient tout de suite mal tourné. Une des premières nuits que nous avions passées ensemble, il m’avait fait une déclaration d’amour. C’était le mot qu’il ne fallait pas dire. Comme piquée au vif, je lui avais rétorqué que c’était un peu tôt pour parler d’amour. A quoi il m’avait répondu qu’il exprimait par là l’élan du moment. Autrement dit, que cela ne l’engageait à rien. Je prenais la parole au sérieux, à cette époque. Tellement au sérieux que le mot d’amour, même assorti de ce bémol, avait suffit pour en ouvrir les vannes. »3 Ainsi, ajoute-t-elle comme surprise par cette discordance : « ce ne sont pas les vagues du bonheur qui se mirent à déferler, mais celles de l’angoisse. Une angoisse pétrifiante : plombée, je perdis tout naturel, toute légèreté, toute spontanéité. Je devins muette. »4

Le mot amour avait une coloration bien particulière chez elle, il était chargé de significations lourdes: « l’amour était sans espoir dès sa naissance, et se résumait à subir cette loi implacable. C’est dire si la personne investie de cet amour était peu en cause. La réalité de son être, la perception de cette réalité étaient oblitérées par la détresse où me précipitait le pouvoir exorbitant dont je l’avais investi : celui de m’anéantir. »5 L’amour était noué à ce pouvoir qu’elle lui attribuait, celui de l’anéantir. Ce mot entendu, avait commencé à creuser son sillage, sa dévastation avec son lot d’angoisse, laissant le sujet dans le mutisme. Il prit corps et emporta avec lui le sujet dans une angoisse massive, l’anéantissant du même coup. Il prenait corps lorsque Christian la quitte : comme une évidence.

 

Qu’est-ce que ce mot amour est venu ouvrir chez elle ? Elle en donne la clé, dans son livre, Abîmes ordinaires, écrit 10 ans avant. Sa détresse, suite à l’événement contingent des paroles de l’amant échauffé, rappelle un évènement traumatique ancien dont se forgea le fantasme d’être une condamnée,  une réprouvée – fantasme mis à jour lors de son analyse avec le Dr Lacan : « le Fantasme d’être condamnée, voire « damnée », s’était construit pour masquer une réalité plus triviale, celle d’un abandon qui, pour être plus symbolique que réel, n’en avait pas moins été effectif. Je m’étais donc bâti un narcissisme de réprouvée, qui, en matière de solidité, a toujours fait ses preuves. »6 Ou encore : « À occuper la place de l’idéal pour le père, on n’a que trop d’occasions de déchoir. Il suffit pour cela d’avoir un sexe. La fille-phalle ne tient qu’à ce que la future femme soit niée, et son érotisme naissant, condamné. »7 L’idéal du père se réalisait au prix de la féminité – féminité niée tout comme la sexualité. Au-delà d’être une réprouvée, elle témoigne du prix à payer pour avoir été exemptée de la castration par le père. Ainsi, dit-elle, à l’âge de 9 ans, face à ses pleurs, le père la retira de l’école, devenant son précepteur. Cet acte paternel avait valeur de don d’amour – il donnait ce qu’il n’avait pas, soit le pouvoir de l’exempter de la loi commune, celle de la castration.8 Cette liberté avait son revers au prix resté longtemps fort lourd, celui de la solitude. Cet acte paternel trouvait aussi ses fondements dans son histoire à lui – elle indique d’ailleurs combien il fut touché de voir qu’elle résonnait en sa fille. 

 

Face à la détresse du sujet, le sans-recours, l’Hilflosigkeit freudien, le fantasme vient comme défense pour y parer – Lacan donne une clé précieuse dans son Séminaire VI lorsqu’il indique que « le sujet se défend avec son moi »9 . Par « un narcissisme de réprouvée », elle s’était construite une relation imaginaire à l’Autre où elle se défendait de l’énigme qui la visait, celle du désir de l’Autre – en l’occurrence, un homme lui disant une parole d’amour.

L’écriture est une solution trouvée qui la tient au bord de l’abîme – elle ressent le vide tout en s’agrippant au bord, ce qui l’amène à une expérience quasiment extatique : « Ecrire, c’était m’efforcer de me tenir aux abords des abîmes, au plus près de cette faille, de ce point de tourbillon où prend sa source le fantasme, et où je tentais de saisir la bascule qui s’opère de la déréliction à la jouissance, à ce « vide béatifique » dont je restais incurablement nostalgique. La page blanche était le cadre où rejouer la perte et le salut, la condamnation et la grâce, et peut-être une nouvelle naissance. C’était aussi, à traquer ce renversement, tenter de soutenir la confrontation à ce qu’il était fait pour éluder, le réel du « sans-recours », celui de notre dénuement. »10

 

Le fantasme est la fenêtre à partir de laquelle le sujet regarde le monde tout en y trouvant une place supportable face à la virulence du logos. Le fantasme vient comme défense contre le réel traumatique de la langue – réel incarné lorsque le sujet est confronté au désir énigmatique de l’Autre. Que me veut l’Autre ? M’engloutir, me dévorer ? Face à ce désir énigmatique et opaque le sujet névrosé tisse un voile, une toile faite de signifiants, venant recouvrir ce trou près à l’engloutir. Le sujet névrosé consent à une certaine perte, et la jouissance s’humanise par le voile de l’amour et du désir. Le fantasme est donc cadre, fenêtre permettant au sujet de lire le monde. Il est le tableau sur lequel chacun écrit son histoire, où siège le cœur de ses fictions – nécessairement, la réalité de chacun est donc une réalité subjective. Dès lors un mot, une phrase peut vous ébranler, vous faire vaciller, mais pas n’importe lequel, celui qui entre en résonance avec les signifiants intimes du sujet.

 Le sujet autiste par son refus de se brancher sur l’Autre du langage n’a aucun recours pour humaniser la jouissance. Le monde étant logos, il ne peut y échapper autrement qu’en essayant de maintenir l’Autre à distance.

 



1             Lacan J., « La forme de la coupure », Leçon XXI, in, Séminaire VI, Le désir et son interprétation , Paris, La Martinière – Le champ freudien, Juin 2013, p. 448.

2             Miller J.A., « Vers la contingence », Cours du 6 Mai 1998, L’orientation lacanienne, Inédit.

3             Millot C., O Solitude, Edition Gallimard, Paris, 2011, p. 44

4             Ibid. p.45

5             Ibid. p.49

6             Millot, C., Abîmes ordinaires, Edition Gallimard, Paris, 2001, p.138.

7             Ibid. p.144

8             Op. Cit., p.142-143

9             Lacan J., Séminaire VI, Le désir et son interprétation, Op. Cit., p.29. Voir aussi p. 149 : « Lorsque la détresse dévoile le gouffre, ouvre les yeux sur l’abîme de l’origine, l’énigme du désir dont ma vie est l’ineffable rejeton, lorsque je suis en proie au vacillement de mon être sur ses bords, le fantasme est ce dont je me saisis dans le vertige d’une chute. Le désir auquel le fantasme donne corps, se situe, disait Lacan, « à la même place où s’origine, s’expérimente la détresse. » Dans le désir, ajoutait-il, s’exprime l’être du sujet au point de sa perte. Le fantasme part de la perte et tente d’y parer, pour aussi dire, en la récupérant, en l’insérant dans un scénario qui lui donne du sens. »

10          Ibid. p.150.