Propos recueillis par Solenne Albert


Qu’est ce qui vous a frappée, surprise, dans ce que vous disent les mères que vous rencontrez i ?


Les mères que je rencontre me parlent de leurs difficultés, de leurs impasses, de la complexité du lien avec leur enfant. Lorsqu’elles arrivent dans notre service, elles sont surtout aux prises avec le discours actuel de la société qui prétend définir ce que c’est qu’une bonne mère. L’idée est que plus on fait pour l’enfant – en termes de présence, de rendez-vous, d’activités éducatives – plus on est une bonne mère. « Être mère avant tout ! » est l’idéal qui prédomine, et qui angoisse beaucoup de mères. Elles ont souvent peu d’espaces de parole pour se plaindre et parler des questions qui leur semblent difficiles : comment faire face à un enfant qui se plaint de douleurs corporelles et pour lesquelles la médecine n’a pas toujours de réponse ? Comment aider leur enfant à se repérer dans le temps ? À lire, à écrire ? Bien souvent, c’est la première fois qu’elles peuvent parler à quelqu’un de la souffrance psychique de leur enfant. Les médecins s’intéressent logiquement au handicap physique de l’enfant. Or, bien souvent, ces mères repèrent finement que les difficultés de leur enfant ne sont pas liées au handicap en lui-même, mais concernent une grande difficulté à s’inscrire dans le monde, comme sujet, à prendre une place dans la parole.


Car ce qui me frappe, c’est que les difficultés pour certains de ces enfants sont souvent liées à la question de l’acquisition du langage et de l’intégration difficile des fonctions corporelles. Le nouage de l’imaginaire et du symbolique, c’est-à-dire du corps et de la parole, est parfois fragile. Et c’est souvent cela qui motive une demande de consultation de la part des parents – et non pas le handicap physique seul. Ces diverses difficultés ne sont pas sans conséquence sur le rapport au savoir de l’enfant et sur l’apprentissage à l’école, bien que ces enfants soient pour la plupart scolarisés en milieu dit ordinaire.


Ainsi, ce n’est pas toujours le handicap qui fait symptôme ?


Oui, il y a souvent quelque chose qui fait symptôme et qui résiste au discours et savoir médical, et ce n’est pas forcément la pathologie physique. Je remarque que les mères sont très sensibles aux difficultés subjectives de leur enfant. Mais ces difficultés sont d’autant moins entendues que de nouveaux outils sont mis à disposition des médecins pour, justement, ne pas être « troublés » par la subjectivité des mères et des enfants. Les enfants sont évaluées, testés afin d’établir des catégories de diagnostics en « dys » (troubles cognitifs associés) : dyspraxies, troubles attentionnels, troubles dysexécutifs… Des adaptations en ergothérapie ou des séances en kinésithérapie sont souvent proposées afin de pallier les« troubles visuo-spatiaux » ou les plaintes corporelles des enfants. À un trouble correspond une réponse visant à faire taire le symptôme de l’enfant du côté somatique. Ce dont témoignent auprès de moi de nombreuses mères, c’est de leur souffrance à voir ainsi gommée la subjectivité et la singularité de leur enfant.


Ma pratique en tant que psychologue ne se différencie pas d’un autre lieu de consultation où l’on accueille une souffrance psychique : mon travail consiste à aider les patients à élaborer un savoir sur leur histoire. Un savoir différent peut alors s’élaborer sur leur désir et celui de leur enfant. Ce qui est important c’est de les écouter, car elles ont des choses à dire sur elles-mêmes, sur leur histoire, sur leur enfant, et non pas de les enfermer dans un discours préétabli.


i Laetitia Billant Bourdet est psychologue clinicienne au sein de l’APF – Association des paralysés de France –, association qui a pour but de prendre en charge des enfants souffrant de handicap physique.