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Esthela Solano-Suarez sur :

Le désir et son interprétation,
Le Séminaire, livre VI, p. 503,

De Jacques Lacan.

« C’est au niveau du manque à être de la mère que s’ouvre pour Hans le drame qu’il ne peut résoudre qu’à faire surgir ce signifiant de la phobie dont je vous ai montré la fonction plurivalente. »

Lacan a commenté le cas du Petit Hans au cours du Séminaire V, moment où il construit la formalisation linguistique de l’ Œdipe freudien aboutissant plus tard à la métaphore paternelle. Plus tard, dans le texte « La Direction de la cure… », le désir se verra traduit en terme de métonymie, comme étant la métonymie du manque à être. Dans le Séminaire VI, Le désir et son interprétation, qui s’inscrit comme Jacques-Alain Miller l’a mis en évidence, dans la prolongation de l’écrit mentionné, Lacan mettra l’accent sur la fonction du fantasme dégageant l’objet de sa valeur imaginaire pour le concevoir comme étant un objet réel, séparé du corps par la fonction de la coupure. Il s’en déduit que l’interprétation porte non pas sur le désir comme métonymie, mais sur l’objet du fantasme.

Dans ce contexte, qui est celui du graphe du désir, s’inscrit la phrase qu’il nous est demandé de commenter.

L’enfant, dans sa position primitive inconstituée du sujet du besoin, se trouvera pris dans les conditions structurales imposées par le signifiant, du fait qu’il doit passer par la demande, c’est à dire par le signifiant. C’est dans un deuxième temps que s’institue l’appréhension de l’Autre comme tel, pour autant qu’il y a appel à l’Autre comme présence, sur fond d’absence. L’Autre maternel est celui qui peut donner au sujet la réponse à son appel.

C’est alors dans l’intervalle des avatars de sa demande d’une part, et d’autre part de l’exigence d’amour, que se situe pour le sujet l’expérience du désir comme étant celle du désir de l’Autre sous les espèces d’un Che Vuoi ? C’est à l’intérieur de ce « Que veux-tu ? » que le sujet aura à situer son propre désir.

Mais face au désir de l’Autre qui présentifie non seulement une opacité mais aussi un manque structural de signifiant, le sujet est sans recours, hilflos. Lacan emploie ici le terme freudien d’Hilflosigkeit, pour indiquer la détresse du sujet, le sans recours, ayant une valeur traumatique. Ce trauma aurait pour Lacan la valeur du drame auquel le symptôme névrotique répond.

L’objet phobique de Hans, le signifiant cheval, prend la valeur d’une solution, voire d’une défense, il vient s’interposer entre le désir du sujet et le désir de l’Autre, le protégeant « contre le surgissement d’une angoisse qui est plus redoutable que la peur fixée de la phobie »1.

Au cœur du drame du désir se conjuguent le point panique du sujet en tant que marqué par la division, le fading constitutif de son manque à être, et le manque énigmatique rencontré dans l’expérience du désir de l’Autre.

L’objet phobique répond à un appel au secours du sujet pour soutenir son désir en présence du désir de l’Autre et pouvoir ainsi se constituer comme désirant.

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière, 2013, p. 503.

Maryse Roy sur :

Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, (1903),
Paris, Gallimard, 1986, p. 103,

De Sigmund Freud

« Dans le cas de Léonard, nous croyons maintenant connaître le contenu réel de la fantaisie ; la substitution du vautour à la mère indique que l’enfant s’est senti privé du père et qu’il s’est trouvé seul avec la mère. »

Après avoir suivi le petit Hans dans les méandres de ses investigations à la recherche de réponses face aux énigmes du sexe et de l’existence, quelques années après la découverte des théories sexuelles infantiles, Freud donne toute sa portée au souvenir rapporté par Léonard : « étant encore au berceau un vautour est descendu jusqu’à moi m’a ouvert la bouche de sa queue et à plusieurs reprises a heurté mes lèvres de cette même queue ». S’appuyant sur ce souvenir, Freud introduit du nouveau dans le rapport de l’enfant à la mère. Quels qu’aient été les critiques visant à contester la démonstration de Freud du fait de l’erreur portant sur le vautour, Lacan accorde la plus grande importance à l’élaboration de Freud. Dans cette phrase s’isole d’une part l’enfant seul avec sa mère et d’autre part l’enfant privé du père. Mais interrogeons cette traduction, en effet vermissen est traduit par « privé du père » alors que vermissen se traduit habituellement par « remarque l’absence », das vermissen qui apparaît régulièrement dans le texte freudien est habituellement traduit par l’absence . Là où la traduction « l’enfant s’est senti privé du père » faisait porter sur la mère la responsabilité de la privation, la traduction « remarque l’absence » nous invite à considérer la position que prend le sujet seul avec la mère mais pas sans l’absence du père comme au-delà. Lacan fait valoir que ce qu’introduit Freud n’est pas seulement que l’enfant soit seul avec la mère mais surtout que la mère a rapport au phallus imaginaire en tant que manque. Voilà, nous dit J. Lacan, l’arête de ce qu’apporte Freud « non pas pour celle qui en est le sujet mais pour l’enfant qui dépend de ce sujet »1.

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, la relation d’objet, Paris, Seuil, p. 426.
Anne Marie Le Mercier sur :
« L’enfant et l’objet », Une femme ma mère ?
La petite girafe, n° 18, Agalma, 2003, p. 6-11,

De Jacques Alain Miller.

« La mère n’est suffisamment bonne qu’à ne pas l’être trop, qu’à la condition que les soins qu’elle prodigue à l’enfant ne la détournent pas de désirer en tant que femme. »

Selon Winnicott, il est nécessaire que dans les premières semaines de vie de l’enfant, la mère s’identifie à lui : « Tous deux ont le sentiment de ne faire qu’un alors qu’ils sont deux »1. La mère suffisamment bonne en répondant à l’omnipotence du nourrisson est la base du vrai self, elle lui permet de faire l’expérience de soi, de se sentir réel. Ensuite l’enfant commence à avoir besoin d’une mère défaillante 2, ce qui se produit tout aussi naturellement que la mère suffisamment bonne. Pour Winnicott, cette identification primaire est une chance3 car la vie peut impliquer très tôt des défaillances maternelles : la maladie ou la mort de la mère ou même une autre grossesse.

Pour Lacan, d’emblée la mère introduit l’enfant au langage et lui transmet la castration, sous réserve, que « ses soins portent la marque d’un intérêt particularisé, le fût-il par la voie de ses propres manques »4. Lacan ne croit pas au « Un » entre mère et enfant. La mère, si elle ne se laisse pas prendre dans la perversion d’un rapport total à l’enfant, aspire à être désirée et aimée d’une autre façon que par l’appel dévorant à nourrir. En ce sens, la croyance surmoïque au « Un » mère-enfant n’est une chance ni pour la mère ni pour l’enfant.

  1. Winnicott D.W., « La mère ordinaire, normalement dévouée », La mère suffisamment bonne, Petite bibliothèque Payot. 2006, p. 59.
  2. Cf. Ibid., p. 60.
  3. Ibid., p. 61.
  4. Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.
Laura Sokolowsky sur :
La question de l’analyse profane (1926), Paris, Gallimard, 1981, p. 76,

De Sigmund Freud.

« Il est aisé de comprendre que l’enfant ne devine jamais ce qu’est en réalité l’union des sexes ; il y substitue d’autres représentations qui découlent de ses expériences et sensations. Ses désirs culminent habituellement dans l’intention de mettre un enfant au monde ou – d’une manière indéterminable – de l’engendrer. Le petit garçon, dans son ignorance, ne se prive pas non plus du désir de mettre un enfant au monde. Toute cette construction psychique nous l’appelons, d’après la légende bien connue, le complexe d’Œdipe. »

Freud soutient que la représentation du coït entre les parents est impossible. À la place de l’acte sexuel irreprésentable, le fantasme met en fonction un autre acte où le sujet s’identifie à la femme qui engendre. Comme tout fantasme, celui-ci se construit à partir de fragments où se mêlent sensations issues d’expériences de satisfaction, incidents vus et paroles entendues. Si le rapport sexuel entre les sexes ne s’écrit pas, le fantasme de grossesse y supplée. C’est le premier point.

Par ailleurs, le fantasme de grossesse est attesté dans les deux sexes et correspond au désir de recevoir un enfant du père. Freud en donne plusieurs illustrations cliniques, montrant la façon dont un sujet masculin peut refouler ou rejeter son attitude féminine envers le père.

Dans le contexte de l’hystérie masculine, il étudie par exemple la névrose du peintre Christophe Haitzmann dont la nostalgie du père fut ravivée par la mort de celui-ci. Le fantasme, depuis longtemps refoulé, d’obtenir un enfant du père émergea avec force. Dans le fil de sa démonstration, Freud reprend aussi le cas du président Schreber qui avait la conviction que Dieu voulait user de lui comme d’une femme afin d’engendrer par lui des hommes nouveaux. Dans un cas, le sujet se défend d’une position féminine, dans l’autre, il tend à sa réalisation. Le fantasme de grossesse se réfère ici au refus ou au rejet de la castration.