La correspondance d’Apolline Tirlet avec son époux

par Deborah Gutermann-Jacquet

Apolline Tirlet a vingt ans lorsqu’elle se marie. Son époux, le général Tirlet, en a quarante. Ils se connaissent à peine et peu après leur union, le général part en campagne laissant Apolline, enceinte, aux soins de ses parents. Elle écrit alors au général régulièrement, évoquant sa grossesse et ses rêves de maternité. Ces lettres n’ont jamais été éditées, elles reposent au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France.

La correspondance d’Apolline constitue une sorte de journal de sa grossesse, dans lequel on peut y lire, surtout, la volonté de se conformer aux modèles féminins prescrits par la littérature grise et les discours prophylactiques. Le général lui-même lui demande de tout lui dire de sa conduite et du maintien de sa santé. Alors que ce dernier s’enquiert surtout de savoir comment elle se porte au physique, celle-ci élude bien souvent la question. La grossesse apparaît comme une parenthèse angoissante, du fait des risques qu’elle fait encourir : c’est un entre-deux-mondes, un rite de passage risqué qui vient consacrer la femme là où la guerre fait l’homme. La stratégie de Monsieur est alors de tenter de s’approcher au plus près du bulletin de santé quotidien de Madame tandis que celle-ci se projette dans un après, évoquant le sexe de l’enfant, et ses recherches de prénoms. Ainsi souhaite-t-elle, comme il est commun, avoir un garçon et évoque la naissance d’une fille comme un « malheur », avant de se récrier et dire qu’elle recevra « avec une joie égale » ce qui lui arrivera[1]. Elle trompe l’absence et la solitude par ses rêveries : « Cette idée que je suis mère me console, je vois déjà combien tu aurais de jouissances, tu aimeras ce cher enfant comme tu aimes sa mère, je parle bien souvent avec maman du moment de son arrivée ; il est déjà décidé que je ferais mes couches à Auteuil, maman m’a dit qu’elle prendrait mon enfant auprès d’elle, tu ne te figures pas combien il me paraît déjà fâcheux d’être séparée de ce petit être ; seulement par deux chambres. À notre compte, dans six mois et dix jours il se montrera[2] ».

Mais Apolline accouche d’un mort-né. Le général, toujours en campagne, reçoit cette nouvelle par courrier. Un mot du père d’Apolline au dos, précisant, à propos de l’enfant : « Du reste il était bien constitué, et il est heureusement reconnu que sa fatale destinée n’appartient pas à la constitution de sa mère. Aussi tout reste pour l’espérance[3] ». Le spectre de la non-conformité de l’épouse point, Apolline en témoigne également : « Une consolation mais qui est bien faible pour le moment c’est que ce terrible accident ne tient point du tout à moi et j’ai souffert avec le courage que donne la certitude de devenir mère[4] ». La certitude du devenir mère vient apaiser ce qui, de l’énigme de la féminité, est insupportable et réapparaît avec force dès lors qu’un des habits de ce sans-nom fait défaut.

[1] Lettre du 13 mars 1810, manuscrit conservé à la BNF.

[2] Lettre du 27 mars 1810, Loc. cit.

[3] Lettre du 11 octobre 1810, Loc. cit.

[4] Lettre non datée, loc. cit.