« J’avais le sentiment d’avoir fait enfin quelque chose pour elle et je savais avec quelle joie elle allait tourner les pages du livre dont elle était l’auteur »[i]. Elle ? Sa mère, folle de lui. Lui, le fils, fou d’elle. Roman Kacew, dit Romain Gary, vient de terminer son premier roman, l’Education européenne, pendant la guerre, loin de sa mère qu’il érige en auteur du livre. Plus tard La promesse de l’aube écrira que le destin de ces deux-là ne fit qu’un. Quand ce premier roman lui assure le succès espéré, il note : « Le destin de ma mère prenait tournure »[ii]. Ce destin, c’est une mission. Il ne s’agit pas simplement de se faire un grand nom. Cette mère a établi que son fils saura contrer la laideur du monde, celle qui les a chassés de Russie, de Pologne, de Vilnius, et le crie quand l’autre, le quelconque, l’importune. Elle exhibe alors son enfant qui voudrait disparaître dans ces moments-là. Et elle se fera vivante pour lui au-delà de sa propre mort, comme la fin de La promesse le révèle. Cet entrelacs mère-fils conduit le jeune Romain, à quatorze ans, à se promettre de réaliser le vœu ardent de sa mère.

L’humour ne manque pas dans ces pages où il se cherche, encore enfant, un pseudonyme, un nom « digne des chefs-d’œuvre que le monde attendait de nous ». Romain noircissait des pages de noms, lui qui ne savait pas trop ce qu’était un père. Ce n’était jamais ça pour Mina, sa mère, d’autant que le seul pseudonyme valable, Victor Hugo, était déjà pris[iii]…

Plus tard, cet amour rendra douloureux son rapport aux femmes : « (…) il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. »[iv].

Romain, de stature si puissante, a puisé sa force dans ce cordon ombilical, mais tout autant sa faiblesse. Car cette mère ne le pensait pas en mesure de vaincre les forces du mal sans elle. Ainsi, à l’issue de la guerre, auréolé de la Croix de la Libération, il court vers les bras grands ouverts de sa mère. Mais elle est morte trois ans avant et a écrit près de deux cent cinquante lettres avant de mourir, confiant le soin à une amie de les faire parvenir régulièrement à son fils. « Elle savait bien que je ne pouvais pas tenir debout sans me sentir soutenu par elle et elle avait pris ses précautions ». Il écrit aussi : « Sans doute ai-je manqué de fraternité. Sans doute n’est-il pas permis d’aimer un seul être, fût-il votre mère, à ce point ».[v]

[i] Gary R. La promesse de l’aube, Folio Gallimard, 1960, édition définitive de 1980, p.437

[ii] op. cit., p.446

[iii] op. cit., pp.34-35

[iv] op. cit., p.302

[v] op. cit., pp. 450-453