Entretien avec Laurette Vernay

Comment êtes-vous devenue intervenante à la Maison d’à côté[i] ?

En travaillant comme animatrice dans des centres sociaux, sur des missions du faire-ensemble, je me suis rendue compte que certaines mères avaient envie de parler, de dire ce qui leur pesait. Suite à ces échanges, j’ai souhaité passer du côté du parler-ensemble en devenant accueillante. J’étais informée du travail de Françoise Dolto et de Bernard This et de l’expérience des Maisons vertes, qui sont avant tout des lieux d’accueil inconditionnel de la parole.

Que disent les mères qui se présentent dans ce lieu ?

Au début, elles viennent pour parler de petites choses, des problématiques de langage, d’alimentation, etc. Elles parlent en tant que « mères du quotidien ». Petit à petit, elles réfléchissent et s’investissent autrement, en s’interrogeant sur ce qu’est être mère : à quelle place cela les met dans la société ? Dans leur vie de famille ? Quelle transmission ? Comment était leur mère avec elle ? Quels enfants étaient-elles ? Certaines découvrent au fur et à mesure des réunions que c’est en fait un lieu d’élaboration.

Rares sont celles qui disent qu’elles ont des difficultés dans la relation à leur enfant. Elles viennent avant tout parler d’elles, car on le leur permet. Au fil de la rencontre, on voit si c’est juste la recherche d’une place ou s’il y a quelque chose de plus profond qu’elles veulent faire entendre.

Certaines sont mères pour la première fois, d’autres pour la quatrième… Unetelle devient mère pour la seconde fois, mais à seize ans de distance. Une autre, qui a adopté un enfant, arrive avec un bébé qu’elle vient d’avoir. Chacune a un parcours différent.

Je me souviens d’une maman qui est venue une semaine après avoir adopté des jumeaux, parce que justement, elle ne savait pas du tout ce que c’était qu’être mère. Elle se posait beaucoup de questions maintenant qu’elle était face à cette réalité.

Supposent-elles à ce lieu un savoir sur ce qu’est être mère ?

Ce n’est pas tant un savoir qu’elles viennent chercher que la possibilité de poser leurs questions. Elles n’investissent pas tellement le lieu comme un endroit où on saurait comment faire. Elles viennent se poser un moment, et c’est là qu’elles se rendent compte qu’on va peut-être pouvoir les aider à réfléchir. Il faut qu’elles fassent le premier pas, ce qui n’est pas facile. On n’est pas là pour donner des réponses, mais pour discuter avec chacune sur ce qui pourrait faire réponse pour elle. Certaines se plaignent que leur médecin ne les a gardées que dix minutes, alors qu’elles avaient plein de questions. Ce dernier leur indique alors qu’il y a des lieux pour parler de cela. Nous faisons un gros travail d’information auprès de tous les professionnels de santé, mais aussi de l’enseignement, des haltes-garderies, etc. Ces mamans se sentent seules face à leurs questions. Elles ne savent pas quoi en faire.

Certaines ont un enfant, d’autres sont dans l’attente d’en avoir un. Ces dernières sont parfois confrontées à des refus de la famille, des abandons du père… Une jeune femme a pu me confier : « Je suis enceinte, le papa est parti, ma mère voudrait que j’avorte, personne ne me sent prête à être mère. Je voudrais juste venir là et en parler. »

Être mère est donc une expérience vis-à-vis de soi-même. En parler a-t-il une incidence sur leur décision ?

Je pense que ça a une incidence sur la manière d’accueillir l’enfant. Du coup, ça a une incidence sur leur décision. J’ai rencontré récemment une maman enceinte de quatre mois, mais cela ne se voyait absolument pas. C’était à se demander si elle avait vraiment envie de cet enfant.

Une mère, qui est revenue lors de sa seconde grossesse, a pu alors nous avouer que lorsqu’elle a eu son premier enfant, elle l’a trouvé très laid et ne l’aimait pas. Elle ne comprenait pas pourquoi tout le monde disait qu’un enfant c’était magique et beau. Pendant longtemps elle n’a pas voulu en avoir d’autres. À force d’échanges, elle est tombée enceinte d’une petite fille. Sans doute avait-elle été confrontée à un décalage entre l’enfant qu’elle avait désiré et celui qu’elle avait eu.

Écouter sans juger permet de libérer une parole qui sinon peut avoir des effets néfastes sur la relation à l’enfant. Cela, nous le travaillons dans le cadre d’une supervision. Nous-mêmes en tant qu’accueillantes avons besoin d’un lieu pour libérer la parole… Être mère, c’est ça, avoir ces pensées-là, ces fantasmes…

Être mère confronte à un impensable. Étant moi-même mère, j’ai pu mesurer combien, au départ, on ne sait pas comment faire. Et c’est d’autant plus difficile que la société dit que l’on doit savoir. D’où l’utilité de lieux pour accueillir ces mamans qui ne savent pas, mais qui ne le disent pas, parce que c’est très difficile de dire « moi je ne sais pas comment être mère ».

Supposer que l’on ne sait pas ce que c’est qu’être mère, c’est bien ce qui permet l’accueil dans ces lieux. Nous ne sommes pas à un niveau de supériorité par rapport aux personnes que l’on accueille. Et il y a tellement d’interférences affectives, d’émotions, d’inconnu que l’appli « Reconnaissez les cris de votre bébé »[ii] ne sert pas à grand-chose ! Être mère, ce n’est pas une science exacte.

 Propos recueillis par Hervé Damase

[i] Laurette Vernay est accueillante à La Maison d’à côté, lieu d’accueil parents-enfants à Riom.

[ii] Cf. l’article d’Elisabeth Noël, « Cry translator », sur ce blog : http://www.etre-mere.fr/cry-translator-par-elisabeth-noel/