Entretien avec Francesca Biagi-Chai

Le Docteur Francesca Biagi-Chai est psychiatre, psychanalyste, membre de l’ECF. Elle a beaucoup travaillé autour des thèmes du déni de grossesse, de l’infanticide, des passages à l’acte violents. Elle est l’auteure de Le cas Landru, à la lumière de la psychanalyse (Paris, imago, 2008).

Ce qu’on nomme communément le déni de grossesse semble entendu non pas comme un symptôme, mais comme une maladie, obturant toute interrogation sur ce qui s’est passé. Alors quelle serait votre contre-expertise lacanienne ?

Ce que vous dites là ne concerne pas seulement le déni de grossesse, mais fait partie de notre société. Il y a des signifiants-maîtres qui viennent répondre à un « phénomène », celui qui surprend quelqu’un dans sa vie psychique, ici un événement de corps, puisque la surprise se révèle dans le corps. Pour chaque point où « les chevilles ne rentrent pas dans les petits trous » comme dit Lacan, le monde actuel fabrique à toute allure un signifiant-maître, a posteriori, qui répond très vite, qui nomme. À partir du moment où les gens s’en saisissent, ils n’interrogent plus l’origine, puisque l’Autre l’a déjà désignée. Tout le problème sera effectivement de distinguer le symptôme de la maladie. Nous, analystes, allons regarder du côté du discours.

Pourriez-vous nous dire comment Freud et Lacan nous orientent du côté d’une clinique des négations de la réalité ?

Dans le texte freudien « Perte de la réalité dans les névroses et les psychoses », comme l’indique son titre, la réalité est perdue pour tout le monde. La question est : de quelle manière est-elle perdue pour chacun, et plus particulièrement pour certains ? De quelle manière le sujet fait avec la réalité perturbée ? Parce que le réel ampute la réalité de ce qu’elle serait supposée être. Dès qu’on parle, c’est fini, la réalité n’est plus la réalité. L’être parlant dit mais n’attrape pas tout. C’est dans ce vide qui est laissé que peut s’attraper, à travers le dialogue analytique, ce qui a fait que pour un sujet, le rapport du signifiant au corps est passé par un certain type de vide, de trou, par un certain type de refoulement. Quel est le cheminement ? Ou l’absence de cheminement ? Qu’est-ce que le sujet a mis à la place qui fait qu’à un moment donné, il peut être surpris par son propre corps, par ce qui s’y passe, comme si tout d’un coup le corps arrivait comme quelque chose d’énigmatique ?

Seriez-vous d’accord pour dire que le déni de grossesse est paradigmatique de cela ?

Oui sûrement. Ces femmes disent, de manière absolument constante, ce rapport d’étonnement, dans une absolue transparence : « ce n’est pas possible ». Ce n’est pas métaphorique. Cela ne s’accroche pas à un « comment ça se passe » mais cela s’accroche à un « d’où ça vient ». Ce n’est pas la même chose. Un « comment ça se fait que j’ai cela », vous pensez que la raison est peut être en vous, si vous vous dites « d’où ça vient », la raison est hors de vous. C’est ce point-là qui rejoint un non savoir absolu.

On assiste à des choses très étonnantes : le sujet enquête avec ceux à qui il s’adresse. La jeune femme fait elle-même une enquête sur elle-même. Elle dit « je ne peux pas être enceinte, je l’aurais senti bouger ». On saisit là le point d’énonciation du sujet : rien ne ressemble plus à la réalité que la certitude. Le sujet est là, dans cette certitude et il va faire l’enquête avec vous.

Au bout du long procès de Mme Courjault – dont on a dit « maintenant elle a compris », « on lui a dit » – elle a conclu : « si ce que vous me dites est vrai alors c’est terrible ce qui m’arrive ». Mais, elle finit quand même par dire : « ce dont on m’accuse ne correspond pas à ce que j’ai fait ». Les chevilles ne rentrent pas dans les trous !

Alors, comment faire en sorte qu’accueillir, ce n’est pas faire entrer les chevilles dans les trous, parce qu’on ne modifie pas comme cela le rapport d’un sujet au langage ? Comment faire une place au sujet pour qui les chevilles ne rentrent pas dans les trous ? C’est très important, puisque le clinicien se retrouve avec une jeune femme qui arrive avec son étonnement sidéré et sidérant. L’Autre qui n’est pas lacanien s’étonne de son étonnement, et se concentre sur son propre étonnement, en la personne qu’il reçoit : « mais c’est incroyable », « on n’a jamais vu ça », « elle croyait qu’elle avait mangé un kebab ». Il se fascine pour un savoir en dehors du sujet. Il jouit de son propre étonnement.

Ce qu’on entend du discours des sages femmes, des urgentistes, ou de tout soignant surpris devant cette découverte de la grossesse avancée ou de l’accouchement imminent, c’est que le réel surgit aussi de leur côté.

En effet, le réel surgit des deux côtés. La transparence est là, l’accent de vérité est là ; vous constatez que la sidération est totale.

En tant que psychologues, psychiatres, psychanalystes, on a à répondre du devenir de la patiente, ce réel-là qui a surgi, on ne peut pas y rester. Le minimum de ce que l’analyste a à dire, une fois repérée cette énonciation, dans ce rapport à proprement parler un-croyable – parce que ça reste incroyable en effet – il s’agit de le loger, et de ne pas s’éterniser dessus. Il s’agit de refaire le chemin du réel. Là où s’indique cet étrange rapport du sujet à son corps, il s’agit de pister avec le sujet, à partir des éléments les plus anciens, si déjà il n’y avait pas des petits points d’étrangeté du rapport au corps, ou à l’Autre, comme une sorte d’enquête éclairée, puisqu’elle est sur le réel, et non tous azimuts. Parfois, le sujet parvient à dire mais « ça c’est quelque chose de moi », « ce rapport-là, je l’ai depuis toujours pour des petites choses », « pas très étonnant que je n’ai pas à ce point senti cet enfant ». Par ce cheminement, le sujet lui-même ne reste pas bloqué dans cette zone de surgissement du réel, et pourra, non pas la dialectiser, mais la faire tenir au milieu du reste de sa vie.

Le corps ne serait donc pas une évidence ?

Dans le livre de G. Kernalec-Levy, une journaliste qui enquête sur le déni de grossesse, on repère que nombreuses sont ces femmes qui ne vont pas chez le médecin. Se déplie de leur rapport au corps que celui-ci est considéré comme une évidence, qu’il n’a pas besoin d’être traité.

Pour les analystes, le corps n’est pas une évidence. Le corps n’est pas non plus une signification.

Pour certaines femmes, si on leur dit mais « peut-être êtes-vous enceinte », elles font le test, mais si on ne leur pose pas la question, et bien parfois, ça bouge, parfois, ça ne bouge pas. Le corps, elles ne s’en occupent pas plus que cela. Sauf quand la manifestation est telle qu’elles sont obligées d’aller aux urgences. Au fond, ce sont des femmes de l’urgence du corps. Il y a déjà là quelque chose d’une petite anesthésie, d’un non savoir.

Et l’enfant ?

Pour tout dit « déni de grossesse », ce serait très important qu’il y ait un psychanalyste au moment de l’accouchement qui permettrait à la fois de refaire ce cheminement du réel et de loger l’enfant. L’enfant n’a pas de raison de ne pas être frappé par ce réel. Permettre à la mère de réduire cette zone de coupure et de faire un lien entre son corps, les mots, son lien amoureux, tous les éléments de sa vie, et d’y loger l’enfant, sans compter sur une sorte de révélation que serait la maternité, même après coup. Si le rapport à son corps avait cette zone, celle-ci ne partira pas comme ça. Il s’agit qu’il y ait quelqu’un pour s’en faire le destinataire, à la hauteur de sa tâche, c’est-à-dire favorisant ce passage.

La psychanalyse a tout intérêt à éclairer les personnels soignants sur la question. Quand on découvre un fibrome chez une femme, on ne s’étonne pas. Pourtant, certains sont plus gros que des enfants. Mais un fibrome est censé être amorphe. Ce n’est pas le poids, ni la grosseur, c’est le bougé. C’est le lien bougé. Donc, quand l’enfant va naître, il n’a pas de raison d’être plus vivant que ce qu’il n’était dans le corps. Intellectuellement, la femme peut se dire : « là on dirait un enfant – oui c’en est un – mais quel lien avec moi ? » Le lien ne se fait pas toujours tout seul. Déjà que cela peut être compliqué pour quelqu’un qui attend cet enfant merveilleux… Il est d’utilité publique que l’analyste soit là justement dans cette zone, dans ce passage.

Quel lien entre le déni de grossesse et l’infanticide ?

L’infanticide est une continuité possible du déni de grossesse. Quand un infanticide se produit à la naissance, disons que c’est un infanticide entre guillemets. S’agit-il d’une mère qui tue son enfant ou est-ce que c’est une femme qui se demande ce qu’elle a sorti de son ventre et qui, dans la foulée, se débarrasse de quelque chose dont elle ne saisit pas bien les entours, parce qu’elle n’a pas perçu, senti et fait signifier ce ressenti ?

Parfois, quand l’enfant naît un entourage permet de rattraper. Ou bien parfois, dans une grande solitude, ce n’est que quelque chose qui continue. Il n’y a pas de nouveauté. Comme dit Lacan : « la nature de la guérison donne la nature de la maladie ». La modalité de l’infanticide donne la raison, au sens mathématique, du déni de grossesse.

« Le crime ne déshumanise pas le criminel » disait Lacan, comment dire, à ceux qui parlent de « monstre », « de gestes inhumains », que ce déni ne déshumanise pas la femme pour ne pas dire la mère ?

La déshumanisation n’est pas du côté des patientes. Elle est du côté de celui qui dialogue avec les patientes. Ce que dit Lacan c’est que la psychanalyse ne déshumanise pas le sujet. Il y a bien une part de déshumanisation quand les choses se passent : au moment où le réel surgit dans le crime ou dans la non conscience du vivant qui est en soi. C’est un point de déshumanisation. Ça ne veut pas dire que le sujet n’est pas humain, mais là, le réel l’a submergé ou n’a pas pu être pris dans les réseaux signifiants ; alors le sujet est quasiment l’équivalent de son réel ; par conséquent il est déshumanisé, il est dans la séparation d’avec l’Autre, il est dans la rupture. Si vous fracturez la chaîne signifiante, vous êtes dans la déshumanisation.

Toute la question c’est comment le récupérer. Donc, c’est l’analyste qui ne déshumanise pas le criminel, c’est-à-dire au moment où la société fabrique des mots pour dire le moment de déshumanisation d’un sujet, qui est une modalité de la mortification qui est propre à l’être humain qui sait qu’il va mourir, et bien là, l’analyste peut accepter la déshumanisation comme un symptôme de l’humain. C’est lui qui transforme ce réel en symptôme. Il essaye de permettre que le sujet ne soit pas équivalent à ce réel, parce qu’il sait que ce réel est possible avec cette forme déshumanisante. Ce n’est pas la personne qui est inhumaine, mais le sujet qui a rencontré ce point-là. L’analyste permet à la personne de récupérer ce point de réel et de le tenir en main, c’est-à-dire le réduire à n’être que ce qu’il est, et pas plus. L’inhumanité sera logée, ce n’est plus un équivalent d’être. Cela devient un réel qui appartient et non plus un réel qui gouverne. C’est grâce à la psychanalyse que tout sujet n’est pas déshumanisé, quel qu’il soit.

 Propos recueillis par Myriam Perrin