Anne-Charlotte Sallambier a dix-neuf ans lorsqu’elle se marie. Son époux en a cinquante et un. Même si les unions arrangées donnent souvent lieu à des différences d’âge, il y en a peu qui soient si prononcées. De ce mariage naissent Honoré en 1799, Laure en 1800, Laurence en 1802, et enfin, par la voie de l’adultère, Henry-François en 1807. Le mariage arrangé subi par celle qui deviendra une mère dévouée quoique peu affectueuse, Madame de Balzac l’appliquera en agent zélé pour ses filles. Si ce rôle est reconnu faisant partie des attributions maternelles, le choix du prétendant, lorsqu’il est guidé par une hâte que seules les mauvaises raisons appuient, peut s’avérer désastreux calcul. Ces « mauvaises raisons » au regard des conséquences, qui sont de « bonnes raisons » au regard de la logique familiale, sont de différents ordres. Pécuniaire d’abord, moral ensuite. Il ne fait pas bon voir s’éterniser une fille à la maison, car passé un certain âge elle risque soit d’être compromise, soit de passer pour une vieille fille.


Après avoir marié Laure, vient le tour de Laurence, la cadette, âgée de dix-neuf ans en 1821. Cette dernière a toutes les allures d’une sacrifiée, et elle passe, dans la famille, pour la mal-aimée. Madame de Balzac lui trouve un prétendant mortel en la personne d’Amand Désiré de Montzaigle. Voici le portrait qu’elle en fait à Laure : « Le prétendu de Laurence n’est ni bien ni mal, il a trente-trois ans, comme il n’a pas de dents il paraît plus âgé qu’il n’est. Il est brun, d’un caractère gai, il a eu une jeunesse terrible mais depuis deux ans revenu à la raison. (…) Il est bien vu de tous ses chefs, il est aimé de ses inférieurs, nous avons pris comme tu le penses tous les renseignements que nous devions prendre pour nous assurer le bonheur de Laurence autant qu’il est possible en la matière »1. En fait, le futur gendre, joueur invétéré, est criblé de dettes, Madame de Balzac si elle l’ignore, n’a pas voulu savoir. Il ne s’agit donc pas de réaliser une union fructueuse sur le plan matériel mais sans doute davantage de « caser » cette petite dernière au caractère tourmenté, sujette aux attaques de nerfs.


Madame de Balzac règle l’affaire rapidement, interdisant à ses deux filles de correspondre tant que Laurence ne s’est pas prononcée, et tâche ensuite de rassurer tout le monde. Les lettres sont sèches et un léger tremblement est perceptible en arrière fond. Madame dément autant une maladie de Laurence, qui est fragile et mélancolique, que la dépravation de son futur gendre, dont elle doit préciser qu’il « n’a jamais touché une fille » ou mis les « pieds dans une maison de jeu ». Le mensonge suinte. Honoré, dans sa correspondance avec son autre sœur, Laure, témoigne de ses inquiétudes à ce sujet, et ce, deux mois seulement après leur mariage : « Laurence a un ménage un peu difficile à conduire. Il est affreux qu’un homme se dise sans dettes, car il paraît que Montzaigle a un millier d’écus de dettes. Laurence est harcelée par une meute de créanciers, et je me serais vendu, si j’avais valu mille écus le jour où elle m’a appris cela les larmes aux yeux (…). Il y a une grande barbarie dans la conduite à Montzaigle. Comment, il ne rentre jamais qu’au matin, il laisse seule tout le jour une petite femme souffrante, dans un appartement à deux lieues de tout. Laurence assure qu’elle est heureuse, et je le crois ; mais je ne peux pas m’empêcher de penser ce que je viens de dire… Tiens le secret »2. Laurence ne survivra que quatre ans à ce mariage et meurt à l’âge de vingt-trois ans.


1 Lettres de Madame Bernard-François Balzac (mère d’Honoré de Balzac) à sa fille Laure Surville, Kyoto, Ed. Seizansha, 1er août 1821, p. 9.

2 Honoré de Balzac à Laure Surville, 23 novembre 1821, in Correspondance, tome 1, Paris, Gallimard, 2006, p. 74.