Propos recueillis par Patricia Loubet

Pourriez-vous nous parler des mères que vous recevez i ?

Il s’agit de faire un travail autour de la maternité, dans la grande période de la périnatalité, avec l’idée que dans les premiers temps, la famille se résume surtout à la mère et à l’enfant. Nous avons parfois tendance à glisser du côté de la femme, d’où elle vient, comment va-t-elle ? À d’autres moments, nous devons résister à notre inquiétude par anticipation concernant le devenir de l’enfant. Mais c’est alors sortir de ce qui est relationnel et s’intéresser au développement de l’enfant. C’est complexe, car nous sommes tous soumis à des choses très archaïques lorsque nous voyons fonctionner un parent et un tout petit. Dans cette unité, nous nous situons dans le soin relationnel, sauf si nous ne sommes pas suffisamment assurés que l’enfant va pouvoir grandir avec un minimum de sécurité !

Nous recevons des mères très en difficulté et nous leur offrons une écoute où la focale n’est pas mise sur le bébé dans une idée de prévention, un regard centré sur la maternité. La psychiatrie périnatale évite à certaines mères d’être à la dérive, leur permet de s’ancrer dans un certain moment. Dans le cas des mères qui sont toxicomanes par exemple, l’arrivée d’un bébé vient toucher des choses très précises autour de la transmission, autour du danger que l’on fait vivre à l’autre.

C’est la transmission d’un point de vue organique ?

« J’empoisonne mon bébé, qu’est ce que je peux faire ? » Les mères qui sont toxicomanes et qui ont une représentation de l’autre se posent toutes la question. C’est pareil pour les mères qui prennent des traitements neuroleptiques ou antidépresseurs. Elles résolvent cette question parfois de manière catastrophique lorsqu’elles ne veulent pas, par exemple, que l’on substitue pour leur enfant. Le bébé fait alors un syndrome de sevrage, il est irritable, il trémule un peu, cela rend la relation difficile.

La maternité aide beaucoup de femmes qui sont toxicomanes à sortir la tête hors de l’eau. Cela ne les empêche pas non plus d’avoir d’autres questions autour de la transmission. L’arrivée d’un bébé interroge souvent ce que l’on vient réparer de son histoire, c’est l’autre versant de la transmission que certaines formulent ainsi : « Je ne veux pas qu’il ait la même vie que moi ! »

Beaucoup de mères sont prises dans des situations complexes, projectives, transgénérationnelles, mais elles sont malgré tout dans une relation d’altérité. Ce sont des femmes qu’il faut regarder avec leur enfant. C’est l’effet miroir. Elles sont souvent très inquiètes avec, en toile de fond, leur propre histoire. Ce qui peut aider à se décaler, c’est de leur en dire quelque chose à partir de simples observations : « Vous me dites cela mais en même temps regardez ce qu’il se passe : votre enfant ne tremble plus » ou bien « il a fini son biberon ! ». L’observation simple de la relation peut aider à faire advenir la réalité de l’enfant.

Dans les situations de grande précarité, l’enfant n’est pas protégé par une aura de bébé et devient parfois persécuteur. Nous sommes attentifs à ce qu’il n’y ait pas quelque chose qui grince dans le développement de l’enfant parce qu’il serait trop pris dans le fantasme des parents – qu’il n’existe pas complètement dans leur tête, ou qu’il soit à une place très particulière. On travaille sur le décalage, de manière à ce que l’enfant s’articule à l’autre. Dans le cas contraire, nous devenons des donneurs de conseils et parfois même persécuteurs. L’essentiel de notre travail s’articule autour de ce qui peut se transmettre à l’enfant.

Depuis vingt ans que votre service existe, avez-vous vu la maternité changer ? Évoluer ?

Je présume que si nous avions l’essentiel de notre travail avec des populations préservées par la vie, on verrait évoluer les choses. Mais très honnêtement, avec ceux qui viennent nous rencontrer ici, je n’ai pas fondamentalement vu les choses changer. Ce qui a évolué par exemple, c’est la manière dont le prénom de l’enfant est choisi. Si j’interroge cela, on me répond souvent qu’il est tiré de la dernière série américaine ou télévisée du moment ! Cette immédiateté, c’est un changement !

Le thème des prochaines Journées de l’ECF vous paraît-il pertinent ?

La question d’« être mère » est centrale ! Le reste est factuel. Que se soit une famille composée, recomposée, gay, pas gay, que les parents soient blonds, verts, qu’il y ait des papas, pas de papas, cela n’a pas d’importance. C’est bien si cela fonctionne, mais ce qui est essentiel pour le démarrage du bébé c’est la relation mère-enfant.

i Le Docteur Claude Rosenthal est Chef de Service du Pôle Infanto-Juvénile de la Fondation Bon Sauveur d’Alby, et responsable du Centre Médico-Psychologique du « Tout petit » (consultation périnatale).