Interview d’Ariane Giacobino

Médecin généticienne, Agrégée, Faculté de Médecine et Hôpitaux Universitaires de Genève


Qu’est-ce qu’« être mère » d’un point de vue génétique ? Comment les conceptions scientifiques de la génétique sont-elles reprises dans les discours sociaux ?

Si concevoir un enfant, c’est lui donner la moitié de son patrimoine génétique, soit 23 chromosomes pour un ovocyte, ou 3 milliards de nucléotides, c’est alors ainsi qu’on devient génétiquement « mère ». À l’heure de la génomique, du séquençage ADN massif, cette contribution biologique est devenue non seulement traçable, mais également déchiffrable.


Il a été calculé que chaque individu recevait à sa conception en moyenne 30 mutations par l’ADN contenu dans l’ovocyte, et autant en moyenne par celui contenu dans le spermatozoïde. Tous, mères et pères, coupables donc de l’imperfection associée à la procréation. Pourtant, dans certaines affections génétiques, il arrive de tracer et décoder de quel parent vient la mutation responsable de la maladie, celui dont provient l’erreur de codage. Mères coupables, comme on l’entend hélas encore souvent dire, dans la trisomie 21, dans laquelle le chromosome 21 surnuméraire est préférentiellement d’origine maternelle ? Coupables aussi si l’environnement intra-utérin suboptimal était source de modifications épigénétiques chez le fœtus ? Mères téméraires, quand elles veulent ne pas savoir quel sera le risque génétique pour un futur enfant ? Mères courages quand elles donnent des ovocytes pour autrui, font des enfants avec des partenaires reproductifs mais sans pères, voire prêtent ou donnent un utérus ? Comment supporter ces mots et ces choix à l’heure où les secrets biologiques semblent s’amenuiser et où des évidences risquent de remplacer des croyances ?


À l’heure actuelle, quels sont les risques de dérive dans l’utilisation des avancées de la génétique ?

Aux USA, une compagnie privée propose aux femmes de choisir le meilleur donneur de leur banque de sperme, par prédiction informatique basée sur les données de séquençage ADN des donneurs, et appariement in silico de ces séquences à celle de la mère à venir, dans le but de minimiser le hasard des cumuls de mutations délétères. La meilleure mère deviendra-t-elle un jour celle qui a su choisir le meilleur donneur, ou géniteur, pour « le bien » de ses enfants ?


Avec les nouvelles technologies, de l’ADN de « synthèse », donc produit uniquement sur la base de composés chimiques et codé comme souhaité, a permis de produire un chromosome entier. La reproduction ne se fera-t-elle un jour plus avec des humanoïdes imparfaits mais avec des molécules sans défauts ?


Nous sommes entrés dans un monde de certitudes, chiffrées, où l’imaginaire s’est en partie perdu. S’il y a doute, il est répercuté sur l’improbabilité d’une erreur technique, d’un problème de prélèvement. S’il y a imprécision, elle est elle-même quantifiée.


Avec la PMA et la GPA, la mère, tout comme le père auparavant, est en train de devenir incertaine. Diriez-vous que les tests génétiques sont aujourd’hui utilisés dans le but de refonder cette certitude perdue de la filiation ?

En effet, il existe et il se vend maintenant des tests ADN pour certifier génétiquement la maternité (donc que la mère est bien la mère de son enfant), au même titre que, depuis longtemps, cela existait pour tester la paternité. S’il y a pourtant une chose qui ne faisait aucun doute dans l’esprit commun, c’était bien cela ! Êtes-vous bien certaines à 100% que votre bébé n’a pas pu être échangé, que vous étiez 24h sur 24 avec lui à la maternité ? Ainsi s’instille le doute et de cela vient alors la nécessité de preuve « scientifique ».


Quel changement le plus saillant la maternité du XXIe siècle a-t-elle entraîné dans votre pratique de médecin généticienne ?

J’ai assisté au développement de multiples modes biologiques et sociaux de devenir mère. L’intégration des envies, des technologies, des choix, et parfois du désespoir lié au savoir ou à son manque, a fait de la médecine génétique une médecine extrêmement complexe.