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Comment un petit être de 700 ou 800 grammes peut-il naître au désir ? Comment être mère d’un enfant si petit et si fragile ? Témoignant de sa pratique psychanalytique au sein du service de néonatologie de l’hôpital Delafontaine depuis plus de 20 ans, Catherine Vanier nous livre un formidable enseignement sur la clinique des bébés prématurés i. Les avancées fulgurantes de la médecine dans le domaine de la prématurité permettent de sauver de plus en plus d’enfants arrivés trop tôt mais, dans ce contexte, qu’en est-il de leur construction subjective et de la mise en place de leur lien à l’Autre ? Affirmant la place de la psychanalyse auprès de ces nouveau-nés, Catherine Vanier prouve que l’hypermédicalisation peut côtoyer le désir sans l’écraser.

La clinique singulière de la prématurité interpelle. En effet, aller à la rencontre de ces minuscules nourrissons peut paraître surréaliste. Pourtant la psychanalyse lacanienne le permet, en soutenant la dimension inconsciente de l’enfant et de ses parents, en supposant du sujet chez ces tout-petits, là où les mères – tout comme les soignants – sont souvent en panne pour le faire. La présence de l’analyste au sein du service permet de relever ce défi : qu’adviennent des bébés-sujets. En témoigne l’histoire de cette mère qui ne voulait pas venir voir sa fille dans sa couveuse, préférant penser qu’elle n’était pas née et que tout cela n’était pas arrivé. C’est en révélant à l’analyste sa crainte de ne jamais pouvoir aimer son bébé que l’équipe médicale, avertie, a pu prendre le relais sans exiger de la mère qu’elle s’occupe de l’enfant. La mère mit du temps à venir à la rencontre de son bébé puis, un jour auprès de la couveuse, entendant le cri de sa fille, elle se tourna vers l’analyste et dit : « Ah ! je crois qu’elle pleure parce qu’elle a faim. Maintenant je sais qu’elle est là et qu’elle m’appelle. » ii

Le médecin et le psychanalyste, tels des « co-réanimateurs », travaillent alors de concert à la réanimation du bébé et de son désir de vivre. « C’est sur cette “supposition de sujet” que repose toute l’orientation de notre travail en néonatologie » iii explique Catherine Vanier. Le médecin chef du service en est lui-même convaincu : « même avec le geste le plus hypertechnique le bébé ne survivra pas si on ne lui parle pas » iv. Sensible aux effets d’une parole adressée et porteuse d’un désir, l’équipe médicale parle alors tout naturellement aux bébés. Dans ce lieu médicalisé à outrance, où l’on repousse chaque jour un peu plus les limites de la vie, la psychanalyse s’est invitée. L’enfant est, là, considéré comme un sujet à part entière et sa mère, écoutée dans sa dimension subjective.

Le travail de Catherine Vanier fourmille de perles cliniques rendant compte des effets de la psychanalyse auprès des bébés et de leur mère. Si l’imaginaire maternel est au premier plan comme défense contre un réel insupportable, l’analyste semble toujours attentive à suivre finement les fictions maternelles – alors particulièrement dénudées – sans les renforcer, préférant la coupure à l’interprétation. Sa pratique est à l’opposé de toute idée bien-pensante d’une harmonieuse dyade mère-enfant. Catherine Vanier fait, au contraire, valoir l’expérience de la couveuse comme coupure, œuvrant dans le sens d’une symbolisation de la séparation. C’est « l’équipe tout entière », en position tierce, qui vient « protéger, en les séparant, mère et enfant »v écrit-elle. Les mères prématurées se séparent en effet plus difficilement de leur enfant, le réel du trop tôt exacerbant la pente pathologique de la fameuse préoccupation maternelle primaire dont parlait Winnicott vi. Un décollement est à opérer pour leur permettre de renoncer à ce corps à corps fusionnel qui risque de les capter.

Le réel de la naissance ayant fait effraction pour elles, les mères prématurées nous enseignent – de manière plus vive encore car plus dévoilée – combien il n’est ni instinctif, ni évident d’être mère ; « quand mon bébé est né, dit l’une d’entre elles, je ne suis plus arrivée à comprendre que j’étais sa mère. […] lorsque j’arrivais dans le service et qu’on me disait : “C’est vous la maman de Lise ?”, je me demandais à qui ils pouvaient bien s’adresser » vii.

Par sa position éthique, Catherine Vanier ne verse pas vers une pratique psychanalytique au service de la médecine, mais défend par-dessus tout une vision de la psychanalyse aux prises avec le réel de son époque, une psychanalyse qui tient compte des avancées de la société et de la science et ne recule pas à les traiter. « C’est quand les médecins ne peuvent plus s’en remettre à la norme, quand ils doivent repenser préjugés et protocoles que le travail avec le psychanalyste semble devenir possible. »viii Et si la psychanalyse a su trouver sa place dans un service de néonatologie c’est, qu’en effet, il n’existe aucune réponse médicale à naître en tant que sujet ni à être mère prématurée.

i Vanier C., Naître prématuré. Le bébé, son médecin et son psychanalyste, Paris, Bayard, 2013.

ii Ibid., p. 206.

iii Ibid., p. 243.

iv Cf. « 700 grammes de vie », reportage réalisé par Sarah Lebas pour l’émission Infrarouge, France 2, 16 septembre 2014.

v Vanier C., Naître prématuré, op. cit., p. 73.

vi Winnicott D.W., De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p. 287.

vii Vanier C., Naître prématuré, op. cit., p. 97.

viii Ibid., p. 338.