Entre 1980 et 2000, les films de David Cronenberg traitent le corps comme un objet technologique comme les autres, s’essayant à extraire ou détourner les organes de leur « fonction humaine ». Considérons ici d’authentiques prototypes de mère en pièces détachées dans deux de ses plus grands succès : La Mouche et eXistenZ.


Dans La Mouche, Seth Brundle (Jeff Goldblum), un chercheur solitaire et génial, met au point un télétransporteur (télépod) qui permet, grâce à l’analyse d’un ordinateur, de déplacer la matière d’un endroit à l’autre en la recréant.

Une fois réglée la question de la mise en équation de la chair, le télépod devient, de fait, un utérus artificiel. Lorsque Seth se télétransporte lui-même, c’est son ADN qui est analysé et son corps est réinterprété par l’ordinateur un peu plus loin.

Mais une mouche se glisse par erreur dans le télépod alors que Seth, ivre de colère à la suite d’une trahison amoureuse, tente une première téléportation. Et l’utérus artificiel devient universel : il mélange les codes génétiques des deux espèces pour créer un monstre mi-homme, mi mouche.

Le film opère ainsi un rapprochement entre reproduction sexuée et manipulation génétique. La reproduction est une interprétation et ses produits, même ratés, sont reconnus comme humains.

Mais David Cronenberg ne s’arrête pas là et son héros muté, dans un geste désespéré lorsqu’il apprend que sa compagne (Geena Davis) est enceinte, décide de « téléporter » la famille tout entière afin d’obtenir un mélange des ADN de la mère, du père et de l’enfant.

Les organes de la mère peuvent donc être séparés, il n’en demeure pas moins le fantasme d’une mère totale. La fin sera tragique : ce Prométhée moderne périra d’avoir voulu pervertir la loi de mère nature.


eXistenZ est le deuxième long métrage issu d’un scénario original du réalisateur. Sur un thème assez proche de Matrix, il peut se lire comme une réflexion critique sur les efforts de la technologie de l’image pour abolir le rapport d’immédiateté au réel i. Il est en réalité truffé de références explicites au corps, bien réel, de la femme et de la mère.

Déçue par le monde comme réalité sociale et physique, Allegra Geller (Jennifer Jason Leigh) se réfugie dans la fabrication de jeux vidéo très perfectionnés. Elle persuade Ted Pikul (Jude Law) de rentrer dans eXistenZ, un nouveau jeu hyperréaliste de son invention. Pour ce faire, elle a créé une matrice à l’intérieur d’un pod, appareil hybride vivant, branché directement sur la moelle épinière du joueur.

L’initiation « eXistenZielle » de Ted par Allegra est un simulacre de sexualité où Cronenberg s’amuse à inverser les clichés de genre (mâle passif, femme entreprenante, trou du corps chez l’homme, jouissance phallique chez sa partenaire). Mais leurs deux corps sexués resteront séparés, tandis que la matrice les unit dans le monde virtuel.

Emaillé de dialogues ironiques sur le réel comme représentation morte, le film multiplie les allusions au bonheur promis dans la matrice, lieu de tous les possibles. Et, pour ne pas méprendre le spectateur sur l’origine de tous ces fantasmes, Cronenberg présente le pod comme un placenta vivant, équipé d’organes érectiles qu’Allegra stimule pour le réveiller et le faire jouir, sous nos yeux. Quant au cordon fixé de l’appareil au joueur, il est la réplique parfaite, blanche et nacrée d’un cordon ombilical.

Qui enfante quoi ? Allegra et Ted mettent au monde des avatars dans le giron d’une mère métonymique – le placenta, c’est la mère. Mais il ne s’agit plus seulement ici d’un utérus, non plus que du monde enchanteur de l’harmonie supposée. La mère est le lieu où chaque joueur s’invente un autre qui est aussi un prolongement de lui-même, illusion imaginaire d’une autre vie vécue. Là encore, Cronenberg morcelle la fonction maternelle pour en extraire la jouissance d’un côté et le fantasme d’auto reproduction de l’autre. La dernière réplique dévoile le point d’horreur du film : on ne sort pas de la matrice. Et la bouche du crocodile se referme ii.


i Angelune Drouin et Martin Legault, « eXistenZ, le corps comme espace technologique », OIC, 2005, disponible à l’adresse : http://oic.uqam.ca/fr/articles/existenz-le-corps-comme-espace-technologique


ii Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 129.