C’est dans une page de son Zibaldonei que le poète italien Giacomo Leopardiii nous donne l’illustration étonnante d’une mère froide, bigote, dépourvue de toute affection envers ses enfants. Le Zibaldone est une œuvre de plus de 4000 pages, « une sorte de journal fait de pièces détachées, de journal méli-mélo, des miscellanées »iii, nous dit Jacques-Alain Miller, ajoutant qu’il avait eu une fascination spéciale pour cet ouvrage. En effet Leopardi ne laisse pas indifférents ses lecteurs. D’autres grands hommes, comme Schopenhauer et Nietzsche lui ont rendu hommage. Si son œuvre suscite tellement d’admiration, sa vie souffrante et malheureuse produit plutôt un sentiment de pitié. La nature n’avait pas été généreuse avec ce génie torturé : il était difforme et bossu, de petite taille et avec un visage aux traits ingrats. Lui même avait horreur de son corps et se tenait à l’écart des autres enfants moqueurs en se réfugiant dans l’immense bibliothèque paternelle. Il y passera de longues années en y dévorant les douze mille livres de son père, tout en espérant que la mort le délivre rapidement de sa souffrance. Jeune homme solitaire et introverti, tout au long de sa courte vie, il ne fut aimé d’aucune femme, même si lui, à plusieurs reprises, fut secrètement amoureux.


Qui fut donc la mère de cet enfant et adolescent malheureux ? La mère décrite par Giacomo dans le Zibaldone, même si l’auteur ne le précise pas, est reconnue par tous les critiques comme étant la vraie mère du poète : la marquise Adelaide Antici. Il s’agissait d’une femme sévère, moraliste et rigide, administratrice avare du patrimoine domestique. Le père de Giacomo, le compte Monaldo, avait été en effet interdit légalement d’administrer ses biens, après avoir démontré son incapacité gestionnaire en dilapidant le patrimoine familial. Très religieuse, jusqu’à la superstition, cette mère était contente que les enfants meurent, puisque ils allaient tout droit au Paradis sans être touchés par les tentations et le péché ; la souffrance devait être offerte à Dieu, disait-elle, les tourments de son fils et aussi de sa difformité étaient donc bienvenus parce qu’ils le préservaient des plaisirs coupables de la vie et le destinaient à Dieu. Elle aurait voulu, en effet, faire de son fils un prélat. Giacomo était un nain, avec une bosse devant et une derrière, avait des problèmes respiratoires, il souffrait de maux oculaires et de dépression profonde. Pas mal, pensait la mère : ses souffrances lui permettraient d’être immolé sur la croix du Christ. De plus, nous dit le dernier biographe du poète, Pietro Citati, cette mère jugeait que les maladies de ses enfants étaient un don qu’elle même faisait à Dieu, lequel l’aurait de retour récompenséeiv. Sans négliger, disait-elle, que des enfants qui volaient au Paradis étaient aussi un bel avantage pour les parents délivrés de l’obligation de les entretenir !

« Mon Dieu – priait-elle – Vous êtes le Premier Père de mes enfants : je Vous les recommande de tout cœur [] illuminez-les [] Faites les mourir, plutôt que leur permettre de Vous offenser »v.


Giacomo n’a pas eu, comme Gide, une mère de la joie pour faire contrepoids à cette mère du devoir et du sacrifice. Son père, homme réactionnaire, possessif et fusionnel, fut son éducateur, mais il développa envers ce fils une forme de passion tragique ; il était désespéré des maladies de Giacomo et lui souhaitait, lui aussi, une mort proche pour ne plus le voir souffrir.

Quel destin fut réservé à Giacomo ? Que fit-il de ces coordonnées biographiques ? Il choisit de réaliser le rêve que le père avait nourri pour lui-même sans y parvenir : devenir un grand érudit. Le désir de savoir sauva l’enfant du vœu de mort des parents : plongé dans l’immense bibliothèque paternelle, s’abîmant les yeux à la flamme d’une bougie, Giacomo trouva dans les livres et dans l’écriture le sens de son existence. À 15 ans, il connaissait le latin, le grec, l’hébreu, le sanscrit, le français et l’anglais, et s’adonnait à la philologie, à la littérature et à la philosophie.

Il n’écrira plus rien au sujet de sa mère, mais il nous semble intéressant que parmi ses premières œuvres d’adolescent, une est restée inachevée : la tragédie de Marie-Antoinette, la reine décapitée cinq ans avant la naissance de Giacomo, devenue rapidement une sorte d’icône, de reine martyre, grâce à la restauration des Bourbons sur le trône de France. L’enfant Giacomo rêvait de cette décapitation (!) et il pleurait de la fin tragique de Marie-Antoinette. Dans son poème, il imagine que la fille de la reine veuille sauver à tout prix la mère en proposant aux gardes d’être tuée à sa place. La scène du supplice de la Reine-Mère et du désespoir de la princesse sont au centre de la tragédie avec beaucoup d’emphase. Mais enfin, la mort de la mère permettra à la fille de gagner la liberté.

On peut se demander quelle résonnance a eu l’histoire de Marie-Antoinette sur le jeune Leopardi. Comment s’est-elle articulée avec les sentiments conflictuels de l’enfant envers une mère, la sienne, qui souhaitait la mort de son fils ? Nous ne forcerons pas trop l’interprétation, si nous nous limitons seulement à observer qu’on ne « rêve » jamais innocemment de la décapitation de la Reine-Mère !


i Giacomo L., Zibaldone, Edition Allia, 2013, traduit de l’italien, présenté et annoté par Bertrand Schefer.


ii Giacomo Leopardi, né le 29 juin 1798 à Recanati (Italie) et mort le 14 juin en 1837 à Naples, poète, philosophe, écrivain et philologue, est une figure importante du romantisme littéraire.


iii Miller J.-A. « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 17 novembre 2004, inédit.


iv Cf Pietro C., Leopardi, Milan, Oscar Mondadori, 2011, p.16-17 .


v Ibid., p. 16.