une mère sans gravité

Loin de considérer Gravity i comme une typique aventure hollywoodienne, où le message adressé aux spectateurs porterait sur « la lutte contre l’adversité », nous posons que ce film conte en fait la réalisation singulière d’un deuil, celui d’une mère qui a perdu cruellement son enfant.

Après la mort de sa petite fille de 4 ans, Ryan Stone (Sandra Bullok) se réfugie dans une vie « sans pesanteur » ; comme elle le dit elle-même : « elle se réveille, elle travaille et elle roule avec sa voiture » sans se demander où elle va, filant vers une sorte de point à l’infini. C’est ainsi que cette mère métaphorise la disparition de sa fille ; dans cette veine, Ryan semble lutter en vain contre une inertie qui l’entraîne irrésistiblement dans une errance.

Dans l’immensité sans borne d’un espace où l’être parlant n’est plus soumis à la gravité terrestre, le seul repère auquel celui-ci puisse s’accrocher consiste en de petits objets ou débris à la dérive. Gravity parle en somme de ce que Lacan a appelé dans son dernier enseignement la consistance propre du corps, consistance torique mise à mal ici par la perte douloureuse d’un objet d’amour. Le film montre ainsi la modalité d’identification d’une mère à un objet qui se perd indéfiniment. Tel est le drame de cette mère.

Revenons à cet égard à une des scènes clés du film. Après la disparition de Kowalski (Georges Clooney), Stone entre dans une petite capsule de secours, enlève ses habits de spationaute, et décide soudainement de se laisser emporter par l’absence de gravité. On voit alors notre héroïne, flottant en position fœtale, en continuité avec le reste de la capsule, identifiée à son objet de deuil : point où désir et mort ne seraient plus distinguables. Non sans qu’un rêve « cloonesque » ne vienne la réveiller… à un autre désir, celui de vivre.

Lacan, dans les Séminaires IX ii et XII iii, démontre, en partant de l’actualité, que la figure nouvellement apparue du cosmonaute met en question le corps comme objet à la dérive, et son lien structural à la consistance du symbolique réduit à une pure combinatoire extériorisée : la cosmonaute, « pulpe vivante » enveloppée de sa carapace, métaphorise l’existence d’un sujet réduit à son statut d’objet perdu, d’objet petit a. Gravity est dans cet esprit une version moderne de la formule de Freud quant au deuil : « l’ombre de l’objet tombe sur le moi »iv.

Dans ce contexte, comment comprenons-nous la fin du film ? Fin qui a été considérée par quelques critiques comme très « hollywoodienne » ? Comme la réalisation d’une deuxième perte, au moment où Stone est confrontée (dans un rêve où le joyeux Kowalski surgit) à un choix à faire, celui de vivre ou pas. Ainsi, après avoir réussi à se défaire de sa carapace mortifiante qui l’enfermait dans un impossible deuil, Ryan « récupère » la consistance de son corps, son poids, sa gravité.

i Film d’Alfonso Cuarón sorti en 2013.

ii Lacan J., leçon du 28 février 1962, Le Séminaire, livre IX, « L’identification » (inédit), 1961-1963.

iii Lacan J., leçon du 16 Décembre 1964, Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux de la psychanalyse » (inédit), 1964-1965.

iv Freud, S., « Deuil et mélancolie », Métapsychologie [1915], Paris, Gallimard, 1968.