Dans la cité - centre kirikou

Propos recueillis par Fouzia Taouzari-Liget

Qu’est-ce qui amène les mères à Kirikou i ?

De savoir qu’elles ne sont pas jugées par les psychanalystes, qu’elles n’auront pas de reproches, qu’elles seront écoutées. Qu’elles peuvent tout dire, car nous ne faisons pas de signalement. Cela libère leur parole. C’est pour cela qu’elles viennent nous dire l’intimité de leur désespoir : quand un fils de 14 ans frappe sa mère, quand un fils de 16 ans vole sa mère avec la complicité de son père dont celle-ci est séparée, quand une fille ne rentre plus chez elle et commence à se prostituer… Tous ces exemples sont des cas récents. Elles viennent à Kirikou pour « poser leur valise », leurs signifiants, les adresser à un Autre bienveillant.

Elles nous parlent très vite de leur angoisse, de leurs peurs, de leurs doutes comme mère, mais aussi de la haine qu’elles peuvent par moments éprouver pour leur enfant. Dans les premiers entretiens se décline la peur d’avoir un enfant qui n’est pas dans la norme, qui ne répond pas aux critères de l’Autre, l’institution scolaire par exemple. Mais se déplie aussi l’angoisse de ne pas être la bonne mère aux yeux de l’Autre, que leur enfant « phallus » soit défaillant par leur faute à elles. « Il est tout pour moi », entend-on souvent, ou par exemple : « je fais tout pour lui, mais il ne m’écoute pas, il ne veut pas faire ses devoirs avec moi, il n’écoute pas la maîtresse et il se fait punir, alors elle me convoque pour me dire qu’il n’est pas bien. J’ai honte parce qu’il est intelligent, mais il ne veut pas m’écouter, il n’écoute personne ». C’est ici que nous pouvons laisser se développer le discours de la mère sur l’objet, l’enfant.

Quels effets peut-on voir, dans l’après-coup de la rencontre, sur leurs difficultés et sur leurs demandes initiales ?

L’effet est variable d’un cas à un autre. D’une manière générale, je peux dire qu’il y a comme effet rapide un apaisement des tensions, de l’angoisse qui lie la mère à l’enfant. Savoir qu’il existe un lieu possible pour dire son impossible rassure souvent. Nous avons beaucoup de demandes de mères qui sont débordées et qui pensent qu’elles font mal. C’est un vrai soulagement pour elles d’entendre que Freud disait qu’éduquer est impossible. Elles découvrent ici qu’il n’y a pas de « bons » parents.

Avec l’expérience, que pouvez-vous nous dire du point le plus précieux que vous avez découvert au contact de ces mères ?

Chaque cas est différent et bien singulier. Nous recevons des mères qui ont renoncé à être femmes, beaucoup élèvent seules leurs enfants, d’autres sont dans des situations non dites de polygamie – avec toutes les dérives que cela comporte dans les obligations qui leurs sont imposées et qu’elles s’imposent. La fragilité de leur statut dans la société française en font des mères qui souvent ne peuvent que rejeter catégoriquement, violemment la femme. Elles nous disent les mensonges, les silences, avec la peur comme affect qui leur colle à la peau. De là, quand le lien amour-haine est présent pour l’enfant tout va bien, mais quand il n’y a que la haine, alors l’enfant va très, très mal.

Si la femme est l’avenir de l’homme, la mère est l’a-venir d’une femme, c’est-à-dire celle qui accepte une perte. Nous l’oublions trop souvent.

i Yasmina Picquart est psychanalyste, responsable du Centre Kirikou à Paris (centre de consultations psychanalytique pour enfants).