Les romans de Toni Morrison, romancière afro-américaine et prix Nobel de littérature en 1993, nous emportent dans les errances tout aussi magnifiques que terrifiantes de la maternité et de la féminité[1]. Beloved (1987) pose cette question : peut-on être mère quand on est esclave, quand un système d’abjection et d’effraction majeure dans le tissu symbolique produit en retour un amour maternel dévorant ? Si l’esclave est un corps à disposition, l’enfant le sera aussi.

Sethe et sa petite Beloved sont en fuite, sur le point d’être rattrapées par les maîtres : Sethe étrangle Beloved, affirmant son droit sur la vie, le souffle, de son enfant. Le roman tisse un dialogue entre la mère et l’enfant-fantôme : Sethe va s’en éloigner peu à peu pour consentir à être aimée d’un homme, à aller vers son être de femme.

Dans Sula (1974), Toni Morrison reprend ce thème du corps à corps mère-enfant et de la folle liberté d’une femme, dans l’Amérique moderne. Seule avec ses trois enfants, Eva provoque un accident où elle perd une jambe pour obtenir l’argent de l’assurance qui lui permettra d’acheter une grande maison : elle paye de son corps pour maintenir ses enfants en vie, ce qui lui donne tous les droits sur eux et sur d’autres qu’elle adopte et nomme, au hasard de son caprice. Plus tard son fils Plum revient traumatisé de la première guerre mondiale. Lui qui « flottait dans le bain de l’amour maternel », s’enferme désormais dans les paradis silencieux de la drogue. Eva est convaincue qu’il veut rentrer dans son ventre. Elle l’arrose de kérosène et met le feu alors qu’il dort. Sa fille Hannah lui demande : « Nous as-tu jamais aimés ? » « Oui, répond-elle, sinon vous seriez à l’heure d’aujourd’hui mangés par les vers. » L’amour maternel peut être aussi radical et inhumain que cela.

La maison d’Eva est le lieu d’une liberté sexuelle totale : sa fille Hannah a besoin d’un contact quotidien avec un homme, mais ne peut dormir avec aucun. Ni criminelle ni prostituée, sa petite fille Sula dort avec les hommes mariés de toute la ville. Son être n’est centré sur rien d’autre que sa solitude, la seule chose qui soit bien à elle.

L’écriture libre mais non pas folle de Toni Morrison prend aux tripes : nous sommes chez Phèdre et Médée, la lignée des femmes Peace s’apparente à celle des Atrides. On se surprend à partager la chute glorieuse de Plum dans le trou du sommeil éternel. Au corps brûlant, jouissant jusque dans la mort, correspond une écriture flamboyante, à la fois miroir et pare-feu contre l’indicible. Car seul le langage « nous protège de l’effroi que cause l’innommable, » écrit Toni Morisson.

[1] Josiane Paccaud-Huguet est professeure de littérature anglaise à l’université de Lyon.