Comment construire, soutenir et préserver un lien de filiation lorsqu’un membre du couple parental n’a pas de statut légal envers un enfant ? Question on ne peut plus contemporainei que Virginie Descoutures pose dans sa thèse de sociologieii. Elle y mène une enquête qualitative auprès de vingt-quatre familles composées de couples de femmes. Elles ont choisi après « un long cheminement conjugal »iii d’être « à l’origine »iv d’un ou plusieurs enfants de l’une et / ou de l’autre. Le projet de concevoir et d’élever un enfant est élaboré au sein du couple ou en coparentalité avec un couple ou un célibataire gay. L’une des femmes devient légalement mère soit par adoption plénière, soit par PMA avec donneur anonyme ou connu, soit par insémination artificielle artisanale avec un donneur engagé ou pas dans la coparentalitév.


Selon l’auteure, la famille contemporaine ne cesse pas d’être soumise à une norme hétérosexuelle. Norme qui prône un père et une mère comme constituants fondamentaux de la famille. En interrogeant la construction de la parentalité dans un couple lesbien, elle déplore que « la domination masculine »vi empêche deux femmes d’être mères légales de leurs enfants. L’illégitimité des « mères non statutaires »vii serait ancrée dans une référence hétéronormative contraignante.Son objectif sous-jacent est de militer pour un statut légal de l’Autre mère qui l’inscrirait dans une filiation.

Faisant le constat qu’une famille moderne peut se passer d’un père, l’auteure s’oppose à une logique universaliste, et du même coup, tente d’extraire les mères de cette même logiqueviii. Paradoxalement, son objectif est de les inclure dans cette structure symbolique. Comment alors se passer de la logique du pour touset revendiquer une place dans cette même structure ?

Notons en un premier temps que la logique de la mère participe du système symbolique. Chacun y est inscrit par le registre des lois humaines déclinées ici en filiation, succession, descendance, etc. Cette logique symbolique régit aussi bien les lois du langage. La mère est inclue dans ce système symbolique organisé par les structures de la parenté.

L’auteure force le trait de ses interprétations en nivelant la position des deux mères afin de légitimer l’Autre mère et de contrer les conséquences d’une hétéronormativité toujours prégnante. Elle situe ainsi le féminin à partir du toutes les femmes, c’est-à-dire à partir de l’universel. Pour nous, il s’agirait au contraire de différencier les deux mères pour leur donner consistance en s’appuyant sur le pas-toutix. D’ailleurs, chaque mère interviewée prend le contrepied de la mêmeté et revendique une place singulière. Elles l’explicitent en d’autres termesx : la mère légale situe une Autre femme à partir de sa descendance et donc l’inscrit dans la chaîne symbolique de la filiation et de la famille et ainsi la fait mère – la problématique serait à envisager différemment pour deux mères adoptives légalesxi.


La question se pose alors d’une fonction maternelle en tant que fonction symbolique. Si l’on se réfère au discours analytique, est-ce une fonction au même titre que la fonction phallique ? Le signifiant dit phallique est le signifiant du désir. Il est une lettre, un signifiant ou un ensemble signifiant qui instaure un lien avec l’ensemble de la combinatoire des signifiants. Cette fonction symbolique introduit le sujet dans le langage et le fait sujet désirant.

Lacan, dans son dernier enseignement, situe l’enfant en place d’objet de la mère. La fonction de l’Autre du couple parental est de faire d’une femme la cause de son désir. Les femmes interviewées le signifient avec une grande clartéxii : rôle de la mère légale et fonction de l’Autre mère se disjoignent. Là se situe la Loi du désir qui peut ainsi circuler.

Par conséquent, c’est un désir incarné, et pour la plupart subjectivé, qui file la trame du discours des mères. Les liens noués avec leur enfant sont marqués d’une singularité et d’un désir nullement « anonyme »xiii. « Caractère irréductible de la transmission »xiv dans la famille conjugale qui est constituant pour le sujet. Là aussi, et elles le disentxv, se différencient les deux mères en incarnant une place singulière. Rôle et fonction restent classiques même si interchangeables à l’instar des familles contemporaines. L’auteure l’interprète comme une soumission à la norme hétérosexuelle. Les mères interviewées décrivent le rôle de l’une portant un « intérêt particularisé »xvi pour l’enfant et de l’Autre qui revêt en l’incarnant la fonction de vectoriser « la Loi dans le désir ». Et ici, comme a pu l’indiquer Jacques-Alain Miller, nulle exaltation de la métaphore paternelle mais plutôt un usage des semblantsxvii. Tout discours, en effet, vient d’un signifiant imaginaire qui l’organise, « qui donne son support imaginaire, sensible, à ce que l’on appelle : autorité, pouvoir, maîtrise »xviii. Et ces femmes paraissent savoir que ce qui fait fonction de signifiant-maître, ce au nom de quoi elles interviennent auprès de l’enfant, n’est qu’un semblantxix.


Le travail de V. Descoutures présente un matériel clinique précieux, dans lequel les femmes témoignent de la constitution et de l’orientation de la famille conjugale par la transmission d’un désir incarné donnant véritablement place à un pas-tout. Soulignons que l’amour de l’Autre sexe est à situer du côté du pas-tout. Sur ce versant nous logeons avec Lacan l’hétérosexuel : « par définition, ce qui aime les femmes quel que soit son sexe propre »xx et par conséquent l’homosexualité féminine.

Avec l’auteure, nous concluons qu’au XXIe siècle, on peut se passer d’un père mais à condition de se servir du signifiant du désir. En soutenant le possible d’un pour tous non ségrégatif qui laisse sa place à l’hétéros, les femmes interviewées mettent à mal les limites imposées par un ordre patriarcal devenu obsolète même s’il persiste encore quelques traces dans la famille contemporaine. Elles pointent ainsi qu’une part de la dimension de la féminité échappe au tout phallique. Et c’est en s’appuyant sur cette part du pas-tout qu’elles fondent la famille du XXIe siècle.

Leurs propos éclairent, non pas une clinique familiale, mais une clinique du parlêtre. Le sujet est situé à une place singulière dans une constellation familiale particulière qui a valeur de lien social et « refrène la jouissance »xxi. Configurations familiales certes différentes de la famille soumise à la loi du père, si tant est qu’elle existe encore, où places et fonctions sont distribuées selon la position du sujet à l’égard de l’Autre du signifiant et de la jouissance. Et chacun, selon sa famille, invente et bricole.


i L’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme du 26 juin 2014 contraint la France à reconnaître les liens de filiation établis à l’étranger, au nom du « respect de la vie privée » de l’enfant. La France n’a pas fait appel de cette décision. Cependant, « le gouvernement exclut totalement d’autoriser la transcription automatique des actes étrangers, car cela équivaudrait à accepter et normaliser la GPA », affirme Manuel Valls dans un entretien à La Croix du 3 octobre 2014.


« La Manif pour tous » du 5 octobre 2014 réunie sous le slogan « L’humain n’est pas une marchandise : parce que l’exploitation de la femme est intolérable ; parce que l’enfant n’est pas un objet ; parce que tous les enfants ont besoin d’un père et d’une mère » a rassemblé à Paris de 70000 (selon la préfecture) à 500000 participants (selon les organisateurs).


ii Descoutures V., Les mères lesbiennes, Paris, PUF, 2010. Lauréat 2010 du prix Le Monde de la recherche universitaire.


iii Ibid., p. 90.


ivIbid., p. 2.


v La Cour de cassation a estimé le 22 septembre 2014 que le recours à la PMA à l’étranger par insémination artificielle médicalisée avec donneur anonyme « ne fait pas obstacle au prononcé de l’adoption, par l’épouse de la mère, de l’enfant né de cette procréation ». Elle écarte toute « fraude à la loi » considérant qu’en France, « certes sous certaines conditions, cette pratique médicale est autorisée ». Elle est réservée, en effet, aux couples mariés hétérosexuels infertiles. Cf. Avis de cassation n° 15011 du 22 septembre 2014.


vi Descoutures V., Les mères lesbiennes, op. cit., p. 4.


vii Depuis juin 2013, environ 300 adoptions intrafamiliales d’enfants nés par PMA à l’étranger ont été prononcées au sein d’un couple de femmes. L’épouse de la mère biologique adopte l’enfant créant ainsi un second lien de filiation.


viii Descoutures V., Les mères lesbiennes, op. cit., p. 60.


ix Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 69.


x Descoutures V., Les mères lesbiennes, op. cit, p. 162-168.


xi Depuis la loi Taubira de mai 2013 sur « le mariage pour tous » l’adoption est ouverte à tous les couples mariés. Les premiers agréments autorisant les couples homosexuels à adopter des enfants commencent à être délivrés par les conseils généraux. Aucune adoption n’a encore eu lieu. Cf. Le Monde du mercredi 24 septembre 2014.


xiiDescoutures V., Les mères lesbiennes, op. cit, p. 171-180.


xiii Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.


xivCf. Miller J.-A., « Les Leçons du sinthome », La Lettre Mensuelle, n° 247, avril 2006, p. 3-4.


xv Descoutures V., Les mères lesbiennes, op. cit, p. 207-216.


xvi Lacan J., « Note sur l’enfant », op. cit.


xviiCf. Miller J.-A., « Les Leçons du sinthome », op. cit.


xviii Miller J.-A., « Trois questions à Jacques-Alain Miller », réponse à la lettre en ligne n° 42, 3 octobre 2007.


xixCf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 153.


xx Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 467.


xxi Lacan J., « Allocution sur les psychoses chez l’enfant », Autres Écrits, op. cit, p. 364.