Trois ans, Lara naîtra bientôt, Flavien a grandi, il est temps pour lui de passer dans un grand lit. Nous allons acheter la literie. Je suis soucieuse de respecter son choix ; il m’accompagne. Catastrophe ! Dans la boutique, il jette son dévolu sur des draps « aristochats », un groupe de félins délurés équipés d’instruments de musique. Le goût s’apprend : essayons quelque chose de plus sobre, de plus élégant, de plus durable. Le bambin ne l’entend pas de cette oreille, les pleurs montent en puissance, c’est ceux-là qu’il veut.

« Mais Flavien, c’est pas terrible, c’est commercial, tu te lasseras…

Mais …ais … AIS… AI-A-AIS !! [il ravale ses sanglots] Ils sont joyeux ! Ils font de la musique, ça m’aidera pour m’endormir ! (notons qu’il n’avait aucun problème de sommeil) »

Je ne peux retenir mon rire, je cède. J’ignorais alors que, cédant sur l’éducation du goût, je disais sans doute déjà oui à ce qui allait occuper une place essentielle pour lui : il s’est orienté très tôt vers une carrière de chanteur lyrique (et se souvient aussi clairement que moi de l’épisode des draps).


Quinze ans plus tard, le bac approche, un congrès en Grande Bretagne sera l’occasion de mettre son anglais en pratique avant les épreuves, il aime Londres autant que moi, je l’emmène. Réception dans le jardin du Freud Museum, il rencontre la fille d’une collègue, fort jolie, ils font connaissance, ils seront moins perdus. Un verre de vin plus tard (il me jure qu’il n’y en a pas eu plus, il faut dire que le breuvage avait un effet certain) – mon fils séduit la jeune fille, ils rient sans trop de discrétion. L’embarras me gagne, mais évitons de prêter attention, je ne vais tout de même pas m’en mêler. Souhaitons seulement qu’ils n’en fassent pas trop, je ne suis jamais à l’aise dans ce type de réceptions… Les rires montent, une collègue également grisée par le nectar les a rejoint, et voilà que mon fils chante à pleine voix… faux… boisson oblige… lui dont on vante la voix… Il est temps de rentrer mon fils. Ma fierté de mère est un peu gagnée. Mon fils grandit.

Le lendemain, j’ai évité la soirée du congrès (toujours cet embarras avec les occasions sociales), au profit d’une soirée d’Opéra en sa compagnie. Au sortir d’une Traviata dont seul le terme de « kitch » peut rendre compte (Verdi chanté en anglais, Violetta en pyjama fleuri rose, type Marks and Spencer, sous des guirlandes de fleurs artificielles… on a bien ri)… oublions ! Allons dîner ! À la fin du repas, je m’absente quelques minutes. Lorsque, je reviens, je trouve mon fils entre gène et amusement, le serveur se détourne en rougissant.


Flavien me rapporte leur échange :

« your girlfriend  is very pretty.

She’s my mother ! »


Décidément, mon fils grandit.


Coda

Notes du bac : 20/20 en musique et en anglais…