Pour son quatrième long métrage sorti en 2010, Mother, Joon-ho Bong a choisi une actrice populaire en Corée du Sud, Kim Hye-Ja : « C’est à cause, ou plutôt grâce à elle, que j’ai tout d’abord voulu écrire ce film. C’est une femme qui a plus de quarante ans de carrière à la télévision, une sorte d’archétype national de la mère en Corée. Mais moi, dès ma plus tendre enfance, je percevais en elle une sorte de folie et un côté sombre de sa personnalité qui n’avait jamais été montré »i.


Mother vit seule avec son fils, un jeune adulte prénommé Do-Joon. Elle le nourrit, le couve du regard. Sa vie s’organise autour de lui, rien ne fait limite jusqu’au jour où…


Do-Joon, aux côtés de son ami Jin-Tae, joue sous le regard de sa mère. Une voiture le heurte. Ne le voyant plus, elle se précipite vers lui, il la repousse. Puis, Jin-Tae lui demande s’il couche avec des filles. « Avec ma mère », répond-il. Il n’entend pas la question sur le registre de la sexualité. À son tour, sa mère le questionne sur sa virilité. Reprenant les propos de Jin-Tae, il parle de coucher avec une fille. Plus tard, dans la rue, une fille marche devant lui. Tout le monde sait qu’elle accepte des relations sexuelles pour un bol de riz, sauf Do-Joon qui lui demande si elle aime les hommes. Elle disparaît alors dans l’ombre d’une maison et lui lance une pierre. Dans un rapport en miroir, il relance la pierre, elle s’écroule, morte. Affolé, il dit à la jeune fille de ne pas rester par terre, la traîne et l’expose en haut d’une maison positionnant sa main dans son dos : geste qui lui est familier. Puis, il rentre se coucher auprès de sa mère dont il touche la poitrine avant de s’endormir, oubliant ce qu’il a fait. Ce meurtre le sépare de sa mère, car il est accusé et emprisonné. Elle l’enjoint de se remémorer ce qu’il a fait. Un souvenir surgit : lorsqu’il était petit, elle a voulu l’empoisonner. Mother en hurle de douleur. Il faut qu’il oublie, elle sort ses aiguilles d’acuponcture et emploie ses formules incantatoires. Se souvenir le sépare de sa mère qu’il ne veut plus voir.


Mother, avant l’acte, fait Un avec son fils. « Toi c’est moi », dit-elle. L’emprison-nement de son fils l’oblige à sortir de sa routine afin de retrouver ce Un qu’ils formaient. Pour cela, elle tue un vieillard, seul témoin du crime de son fils, dans un déchaînement pulsionnel incoercible. Quand le sang se répand sur le sol, lui apparaît l’horreur de ce qu’elle est : une meurtrière. On sait qu’elle a tenté de tuer son enfant quand il était petit et de se tuer. Au moment du crime, elle invoque sa propre mère : « Maman, qu’est-ce que je vais faire ? » Elle vacille… ce meurtre l’a changée faisant coupure dans la jouissance jusqu’alors toute localisée dans ce fils.


Pour Mother, l’image de son fils est parfaite, sans mémoire. Il ne sait rien ni du désir de la mère ni qui est son père. Il est l’objet a de la pulsion scopique maternelle. Son regard et son corps sont dans la continuité du sien. Ainsi, au début du film ni l’un ni l’autre ne sait qui des deux saigne. Le lien Mother/Do-Joon, infini, fait exister par le regard le rapport sexuelii, mais sans érotique, car sans valeur phallique. Rien n’est dit sur le père. Le film laisse à penser qu’elle a pu concevoir seule ce fils avec ses potions et ses aiguilles.


Lors d’une interview, Joon-ho Bong confie qu’il n’a pas conçu de happy-end, souhaitant « aller jusqu’au bout des choses ». Après l’acte meurtrier, Mother et Do-Joon apparaissent différents. L’acte fait coupure. Avant le meurtre, la complétude mère-fils ne laissait pas la possibilité du désir. Après l’acte, qui fait effraction, s’ouvre un écart. Le film la montre différente : la jouissance revient sur son propre corps, la danse, l’autosatisfaction de l’acupuncture sur un point intime à l’intérieur de la cuisse. Le cinéaste imagine là pour elle une localisation singulière sur son corps, un point qu’elle seule connaît : une solution, un auto-traitement lui permettant l’oubli. Si ce lieu est intime, secret, dans l’opération est escamotée la teneur érogène du geste sous son aspect scientifique. Ce geste témoigne de la jouissance solitaire de Mother qui court-circuite le recours à l’Autre.


À la fin du film, après avoir touché de son aiguille ce point, elle danse à côté d’autres mères, qui chacune dansent seules. Enfermées dans un bus pour un voyage offert par leurs enfants, elles sont déliées de leur objet. Joon-ho Bong met en scène les solutions-bricolages de ses personnages. Et ce film indique avec ce final une version de la séparation où l’enfant en est l’agent, la mère ne pouvant consentir à la coupure nécessaire. Ainsi, dans ce bus, chaque Une danse seule, l’une derrière l’autre sans regard. Une + Une + Une, + Une…


i Extrait d’une interview de Joon-Ho Bong par Edouard Brane, le 9 décembre 2009, www.allocine.fr.


ii Lacan J. Le séminaire. Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 36.