Cinéma mother a la sauce tarentinienne Kill_Bill_

Kill Bill de Quentin Tarantino (volume 1 & 2 sortis en 2003 et 2004) montre que c’est aujourd’hui une femme qui emporte la mise sur le héros des années 70 i. C’est sur le tournage de Pulp Fiction (1994) que le cinéaste et l’actrice Uma Thurman eurent l’idée de revisiter le genre du « rape and revenge » avec l’histoire d’une tueuse cherchant à se venger après avoir été laissée pour morte en robe de mariée. La réalisation du projet, entamé au début des années 2000, dût encore être repoussée du fait de la grossesse de l’actrice. Il est d’ailleurs notable qu’à la différence de La Mariée était en noir ii dont elle s’inspire, la mariée de Kill Bill allait avoir un bébé. Ce qui n’est pas ici, peut-on en faire le pari, purement anecdotique.

La grossesse est d’ailleurs le point de départ du film : c’est parce qu’elle découvrit qu’elle était enceinte que Beatrix Kiddo, l’un des multiples noms de la mariée, s’enfuit du gang de la Deadly Viper Assassination Squad auquel elle appartenait : « Avant que ça vire au bleu, j’étais une femme, j’étais ta femme. J’étais une tueuse qui tuait pour toi. Avant que ça vire au bleu, j’aurais sauté à moto, dans un train à grande vitesse… pour toi. Mais quand ça a viré au bleu, plus question de faire ce genre de choses. Terminé. Parce que j’allais être mère. » expliquera-t-elle dans l’après-coup à Bill, chef dudit gang et père de son enfant à naître – à l’encontre duquel se destinera son « rugissant ravage de vengeance ». Un flash-back la montre quelques années plus tôt dans la salle de bain d’un hôtel, un test de grossesse à la main. La scène prend une allure ubuesque quand une adversaire surgit pour la tuer et finalement capitule après avoir vérifié la positivité dudit test – ne manquant pas avant de disparaître de féliciter la future maman… Réplique en soi convenue, mais dans cette situation, complètement insolite iii.

Une constante apparaît : dès qu’on devient mère, on range les armes. S’imposerait même ici le choix : ou bien être mère, ou bien être tueuse ? D’ailleurs, d’aucunes considèrent que Kill Bill ne ferait que rejouer une certaine exclusion propre au genre de l’action iv. Il y aurait d’un côté, le monde de l’action et de la violence avec des héros et des héroïnes, et de l’autre, le monde gentillet des mamans.

Boulevard de la mort v (2007) qui suit dans la filmographie de Tarantino trouverait peut-être à nous éclairer. Car ici aussi la maternité est évoquée – certes, juste en passant, mais pas à n’importe quel moment. Elle est mise sur le tapis quand deux des filles du groupe de la seconde partie du film s’apprêtent à faire « la bôme », qui consiste à s’allonger sur le capot d’une voiture lancée à 150 km / heure. En bref, à « s’envoyer en l’air ». C’est donc au titre de maman que l’une d’entre elles se trouve d’abord exclue de l’aventure. Ce sera pourtant elle, « la maman », qui lancera au cours de cette aventure une macabre et décoiffante chasse à l’homme.

Gare aux mères tarantinoniennes, vengeresses ou non ! pourrait-on dire. Disons plutôt que le cinéma de Tarantino montre l’imaginaire de cette prétendue dichotomie action-violence / maternité. C’est patent dans Kill Bill qui reprend les clichés liés à la maternité pour mieux les dynamiter, ne serait-ce que par la mise en scène. Par exemple, lorsque la caméra en plongée totale dévoile l’artificialité des pièces sans plafond de la jolie maison d’une ex Vipère Assassine dont la maternité l’aurait, selon ses dires, transformée. Dans ce décorum de studio, le fantasme de la maman modèle que veut incarner cette ex-tueuse n’en apparaît que plus chimérique vi.

Ce serait alors non pas tant sur le registre de l’exclusion que sur celui du dédoublement, en l’occurrence le dédoublement de la jouissance féminine vii, que se situe le cinéma de Tarantino.

i David Carradine qui interprète ici Bill était le héros de la série télévisée des années 70, Kung Fu, diffusée entre le 14 avril 1972 et le 26 avril 1975 sur le réseau ABC.

ii Film français, réalisé par François Truffaut, sorti en 1968. Kill Bill s’inspire aussi, entre autres, de La Femme scorpion – film japonais, réalisé par Shunya Ito (titre original Joshuu 701-gô: Sasori), sorti en 1972.

iii David Honnorat, « Quentin Tarantino, Cinéaste spectateur », site webzine Il était une fois le cinéma.

iv Lenuta Giukin, « Patri(m)archies ? L’héroïne d’action dans le cinéma hollywoodien », in Théorème 13, Du héros aux super héros. Mutations cinématographiques, sous la direction de Claude Forest, Presses Sorbonne, 2009, p. 82.

v Titre original : Death Proof.

vi Carole Milleliri & Vincent Avenel, « L’homme qui aimait les femmes ? », www.critikat.com

vii Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, 1975, p. 67.