IciMourutMaMere

Le 8 décembre 1811, Elizabeth Arnold meurt de tuberculose. Veuve, elle laisse trois enfants : William, Edgar et Rosalie. William est recueilli par son grand-père David Poe et sa tante Maria Clemm, Edgar par John et Frances Allan, un couple de négociants, dont il devient l’enfant unique, et Rosalie par la famille Mackenzie. Elizabeth Arnold n’apparaît pas explicitement dans l’œuvre de l’écrivain américain. Poe n’a rien écrit qui ressemble au Livre de ma mère ou à La Promesse de l’aube, sinon – et ce n’est pas rien, certes – une série de « Jamais plus ». Mais le « Jamais plus » de Poe ne dit pas – explicitement encore – la mort de la mère. Il ne dit rien d’abord, c’est un mot vide de sens, un signifiant sans signifié : le cri articulé d’un corbeau emprunté au langage des hommes. Parce qu’il ne dit rien, il peut tout dire, même l’impossible à dire : la disparition de l’être aimé, définitive, la perte de Léonore. Apparaissent dans les textes de Poe des figures de la mère – dont la présence est quelques fois réduite à une ligne – et dont dire qu’elles sont des avatars d’Elizabeth Arnold relève de la psychobiographie – voire de la psychanalyse de l’auteur. Qui veut s’en tenir à la lettre doit donc refuser d’identifier les figures maternelles des contes au fantôme d’Elizabeth. Et pourtant la tentation est grande. Elle est grande parce que la mort emporte la plupart des mères fictives de Poe. À travers les narrateurs et héros orphelins de mère, dès le plus jeune âge, nous retrouvons l’enfant Edgar.

Dans « Metzengerstein » (1832), nous découvrons un des archétypes des contes encore en genèse : la figure de la mère morte. Elle surgit – le temps d’une digression – sous les traits de Lady Mary, et disparaît en 1850 dans l’édition posthume des œuvres de Poe. Dans « Berenice » (1835), la présence de la mère tient en quelques mots au souvenir de la bibliothèque, lieu de refuge d’Egaeus. Poe produit alors – écrit Henri Justin – « l’impression confuse que le narrateur dit être né d’une mère morte » :

« Egaeus n’est-il pas dans l’écriture du symptôme quand il ajoute à sa présentation de la bibliothèque de la demeure familiale […] : “Ici mourut ma mère. Ici même je suis né” ? La même chose dite sur le divan (“Ma mère est morte là. Moi j’y suis né”) ferait dresser l’oreille au psychanalyste. »[i]

« Tout se passe comme si le narrateur-protagoniste avait reçu sa vie de la mort : il se sent orphelin de cette mère et fantasme le mouvement inverse par lequel il souhaite et craint d’aller mourir en elle. »[ii]

« I […] buried in gloom »[iii], « buried in meditation »[iv], dit encore Egaeus. Tout se passe donc également comme s’il avait été enterré vivant avec la morte. Egaeus, le fils presque né de la mort, venu au monde dans le caveau symbolique du cadavre maternel, est une version imparfaite de la seconde Morella, la fille née – « pour de vrai », pourrait-on dire – dans la mort de la mère : « I am dying, yet shall I live. […] And when my spirit departs shall the child live – thy child and mine’s, Morella’s »[v]. Ici et là donc – et là encore –, la figure de la mère apparaît en tant qu’elle est une disparue. Elle n’est pas là, « comme tout fantôme digne de ce nom »[vi]. Elle est à l’image du féminin poesque, éthéré, toujours fantomatique. Un féminin dont il faut d’ailleurs se demander s’il n’est pas d’abor

[i] Henri Justin, Avec Poe jusqu’au bout de la prose, Paris, NRF / Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2009, p. 97-98.

[ii] Ibid., p. 137.

[iii]The Complete Tales and Pœms of Edgar Allan Poe (CTP), London, Penguin Books, « Penguin Literary », 1982, p. 643. Tr. de Baudelaire : « moi, […] enseveli dans ma mélancolie ». Contes, essais, poèmes(CEP), édition établie par Claude Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1995, p. 132.

[iv] CTP, p. 647. Tr. de Baudelaire : « toujours enseveli dans ma méditation » (CEP, p. 136).

[v] CTP, p. 669. Tr. de Baudelaire : « – Je vais mourir, cependant je vivrai. […] Et quand mon esprit partira, l’enfant vivra, ton enfant, mon enfant à moi, Morella. » CEP, p. 141.

[vi] Jacques Derrida, Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale, Paris, Galilée, « La Philosophie en effet », 1997, p. 164.