Je n’étais pas seule au Théâtre de la Ville hier soir. La salle était comble. Le Berliner y jouait Brecht : Mère Courage et ses enfants. Grâce à une amie, j’avais réussi à avoir une place pour la dernière.

De la troupe, que dire ? Soudée par une référence commune, des idéaux en acte, je la voyais de près, elle était habitée par le texte seul. Elle donnait voix et vie humaine au texte. Quel texte ? Dense, serré, il cadenassait le spectateur, ne lui laissant aucune échappatoire : inexorable. Brecht c’est l’anti Tchekhov. Ce n’est pas un théâtre de la division. Les phrases sont des sentences, des formules, des chocs. Et la tendresse cède la place à l’ironie. C’est le théâtre de la crudité.

J’y allais pour l’« être mère », journées de l’ECF oblige. Je n’ai pas été déçue.

Mère Courage, syntagme déposé dans la langue. Très jeune, trop jeune, pour en saisir le ressort, je n’avais gardé de la pièce que le souvenir d’une image : une vieille femme en haillon tirant une petite roulotte. Mais le discours avait imposé sa vulgate qui passe de « Mère Courage » au courage d’une mère, au courage de toutes les mères, des mères « toute ».


Je ne savais pas que Brecht avait emprunté Courage à Jakob Christoph von Grimmelshausen dont le second volet d’un triptyque picaresque s’intitulait La Vagabonde Courage, et était l’histoire des aventures gaillardes d’une Archi-canaille et vagabonde, aventurière de la guerre entre le royaume de France et le Saint Empire qui dura trente ans, de 1618 à 1648. Brecht a écrit cette pièce lors de son exil en Suède en 1939. La première représentation, qui eut lieu en 1941 à Zurich, insistait sur la tragédie d’une mère ; la seconde, rectifiée par Brecht qui n’acceptait pas cette interprétation, se déroula à Berlin-Est en ruines en 1949. Il y a là quelque chose anticipant Allemagne, mère blafarde. L’Allemagne avait sacrifié ses enfants.

Malgré Brecht, le malentendu a triomphé dans le discours. On croit avoir affaire à une mère qui met au service de la vie, la sienne et celle de ses enfants, toutes les ressources de son être. Mais la « Mère Courage» n’est pas plus mère que la « mère Michel » de la chanson. Ici Mère n’est ni maman, ni la femme du Père.

Courage est certes mère de trois enfants : elle les veut avec elle, mais c’est pour tirer sa roulotte qu’elle refuse de s’en séparer. Quand ils sont en danger, elle est occupée ailleurs. Quand ils meurent, elle s’en console. Elle n’est ni la mère de la tendresse, ni celle de l’amour, ni celle du soin. Du désir de la mère, nulle trace. L’objet a est ailleurs pour elle.

Son lien est à sa roulotte, sa chère roulotte. L’anime une jouissance, plus forte qu’elle, plus forte que tous les liens d’amour – qu’il soit érotique avec des hommes ou maternel avec ses enfants –, une jouissance du commerce, même petit, de faire des affaires, même ratées. À sa roulotte, au gain prélevé sur l’échange, à rouler sa bosse, elle sacrifie tout, même ses enfants.

Sa fille, muette, voilà celle qui porte dans la pièce le désir d’enfant et le souhait d’être mère. Elle ne reculera d’ailleurs pas. Courage elle, ne voit là qu’une manie plutôt gênante.

Brecht a pu écrire en 1953 que « Courage n’apprend rien de sa misère, qu’elle ne comprend pas au moins à la fin […] les hommes n’apprennent rien de la guerre […] Le malheur à lui-seul est un mauvais maître ». C’était sa thèse, c’était ce en quoi il croyait.

Mais aujourd’hui, il est clair que son texte témoigne d’un savoir dont il ne se savait pas détenteur : c’est la jouissance qui est sans maître, rien ne l’arrête, elle ne peut qu’insister encore et encore.

Mère Courage, c’est Mère Jouissance.