Entretien avec Hussein Mohana

Hussein Mohana, 69 ans, poète palestinien et membre du parti communiste en Israël. À Peki’in, village druze dans les collines de Galilée, il nous reçoit dans son salon orné de photos, dont les images de Gamal Abdel Nasser et de Marx ont une place de choix. Notre collègue de la NLS, Khalil Sbeit, est présent pour faire passer à l’hébreu la parole de Hussein qui se dit en arabe. Gil traduit de l’hébreu au français pour Patricia. Quatre personnes, trois langues, et une table dressée avec des fruits succulents pour au moins vingt personnes. Madame Mohana, d’une allure de bonne fée noble, fait des va-et-vient de la cuisine au salon et dose sa présence avec sagesse. En se quittant, nous sommes sommés de prendre avec nous un sachet rempli de fruits.

Les avancées de la science destituent aussi bien le rôle du père que le rôle de la mère.

Où va-t-on…? S’il n’y a pas de mère, il n’y a pas de patrie. Là où la mère est présente, une patrie peut se construire. Ça me rappelle un dessin de Naji-al-Ali, caricaturiste palestinien de Ein-el-Helweh2. Dans cette caricature, un homme et une femme palestiniens se rencontrent dans un camp de refugiés au Liban. C’est la nuit, l’ambiance est romantique. Ils regardent la lune. L’homme dit : « Vois-tu la lune, Fatima ? » et elle de répondre : « La lune dans notre patrie est plus belle. » C’est cela, le rôle de la mère. Elle est née pour créer les fondements d’une patrie, pour tenir une maison et donner de la chaleur aux enfants. La mère en tant que patrie est l’axe central de la vie. Le médecin coupe le cordon ombilical, mais un cordon invisible continue à nous guider toute la vie.

Tel était mon lien avec ma mère. Je m’adressais à elle pour toutes choses et c’est elle qui transmettait mes demandes à mon père, même quand j’ai voulu me fiancer. Le lien avec mon père s’est déroulé dans d’autres dimensions. C’était un homme de religion très instruit. Malgré le fait que je n’étais pas religieux, il m’a encouragé à continuer mon chemin vers le savoir, la culture et l’humain. Il était très pauvre. Ma mère l’a aimé à cause de son calme et de sa patience, mais sans elle, je ne pourrais pas vivre dans ma maison actuelle. Nous habitions dans une maison d’argile. Mon père n’osait pas s’engager dans la construction d’une maison en pierre, car il considérait que nous n’avions pas assez d’argent. En 1955 ma mère s’est mise à casser elle-même des pierres pour en faire des gravats. Cette tâche était à l’époque la plus difficile dans le processus de construction. Ceci nous a permis de commencer à construire le rez-de-chaussée de ce qui est devenu plus tard ma maison actuelle. C’était une femme forte, j’ai toujours senti chez elle une dureté quand il fallait être dur, et une clémence quand il fallait être clément. J’avoue que mon esprit belliqueux et ma tendance à rentrer en conflit viennent d’elle. Voilà donc l’essentiel, le beurre, de mon rapport à ma mère.

Qu’est-ce que le côté belliqueux qui vous a été transmis par votre mère ?

Ma mère a été belliqueuse, mais sans fusil. De même, mon militantisme est politique et social. Je ne recherche pas la confrontation physique, mais je ne cède pas sur mes droits. Je ne fais pas semblant, et je ne fais pas le frotte-manche. Quand j’ai travaillé comme professeur au ministère de l’éducation, on ne voulait pas d’enseignants gauchistes dans le système. J’ai été écarté de mon travail pour un an. Mon père aurait eu tendance à dire : « Laisse tomber, cherche un autre travail. » Mais je me suis battu et j’ai pu reprendre mon travail grâce à une décision du tribunal, malgré mes opinions.

Comment peut-on conjuguer la défense de la patrie et la paix ?

En 2008, au moment de l’opération Plomb durci à Gaza, j’ai dédié un poème à la poétesse israélienne Agi Mishol, où je lui disais : œuvrons ensemble pour l’arrêt de cette guerre. Offrons des fleurs dans des mariages plutôt que de les mettre sur les tombes. Il n’y a pas dans ce pays que des gens qui se disputent. Il y a un camp qui s’appelle le camp de l’amour et de la paix. Par exemple, en 1982, pendant la guerre du Liban, la seule manifestation qui a eu lieu contre la guerre s’est déroulée à Tel-Aviv. 250 000 personnes y ont participé. Je ne me dispute pas avec le Juif en tant qu’il est juif, mais s’il vient prendre ma terre et ma maison, je me disputerai avec lui. À Peki’in, nous avons une synagogue. Au temps de l’empire ottoman et celui du mandat britannique, 90 Juifs ont habité Peki’in. Une de ces familles vit toujours parmi nous. Entre les hommes, au un par un, il n’y a pas ces guerres d’intérêts liées au capital. C’est mon point de vue. Je ne cherche pas la Cité idéale, mais quand nous arriverons à avoir des gouvernements qui veilleront à ce que chacun ait droit de propriété sur ce qui lui appartient, nous vivrons en paix.

Que penser de la mère en tant qu’elle est une femme ?

Tout au long de l’Histoire, la femme a été discriminée, oppressée. Même le texte de la Torah discrimine la femme. Ainsi, la femme de Lot est contrainte de quitter sa maison avec la consigne de ne pas regarder en arrière. Comment est-ce possible ? C’est sa patrie ! Elle ne peut pas s’en empêcher, elle se retourne pour regarder et elle devient une statue de sel. J’ai écrit un poème sur son rapport décidé à la patrie3, et il a été traduit en hébreu. J’ai pensé que ça allait créer une certaine indignation, car il y a là une mise en question de la Torah. Mais il a été accepté, même en hébreu. J’ai été interviewé là-dessus à la télévision dans une émission littéraire. Aujourd’hui, avec tous les religieux au pouvoir, je serais mis en prison (rire). Ça pourrait être pris comme un blasphème. Selon eux, sans doute je ne devrais pas être du côté de la femme de Lot, mais du côté de Lot.

Le religieux est du côté du père, et le poète du côté de la femme…

Pas toujours. Il y des poètes bigames. Pour moi il n’y qu’une femme, ma femme. Elle est pour moi une deuxième mère, et je vous dis sans aucune exagération : pour moi, il n’y a pas de femmes laides. C’est une position philosophique. Une femme peut être belle dans sa forme, dans son âme, dans sa clémence. Il y a toujours quelque chose de beau chez elle. Je ne dis pas qu’il n’y a pas du négatif chez une femme, mais s’il y en une qui me ment, elle dira la vérité à d’autres. Certains disent que je suis poète de l’amour et de la patrie. Mais beaucoup sont ceux qui ont écrit sur la patrie. Je pose la question : qu’avons- nous écrit pour la femme ? N’est-elle qu’un objet d’amusement pour l’homme…?

En Israël il y a des mouvements de mères qui luttent pour la paix.

En effet, le mouvement « Quatre mères » a eu un rôle important dans la sortie de l’armée israélienne du Liban en l’an 2000. Il y a une influence des femmes par-ci par-là, mais il leur faut un soutien financier et organisationnel pour devenir une force politique. C’est dommage par exemple qu’elles n’aient jamais pensé à se présenter comme un parti indépendant aux élections. Les retraités ont bien fait un parti politique en Israël et ils ont obtenu sept mandats. Pourquoi pas les femmes ? C’est vraiment possible.

Propos recueillis par Patricia Bosquin Caroz et Gil Caroz à Peki’in, le 2 août 2014

1 Site (en langue arabe): http://www.al-ahraa.com/page.aspx?id=2

2 Camp de réfugiés palestiniens au Liban.

3  « Lot pleure sa femme », 1988.