Entretien avec Rona Kenan

Rona Kenan, 35 ans, chanteuse et guitariste israélienne1, est bouleversée en arrivant à notre rendez-vous. Ces derniers jours, elle a été l’objet d’une série d’injures et menaces de mort sur Facebook à cause de ses prises de positions publiques pour la paix, conjuguées à des fausses informations la concernant. Le matin du jour de l’entretien, il y a eu un certain débordement. Sa mère est inquiète, nous dit-elle2.  

Votre mère est inquiète. Nous voilà déjà dans le thème…

Je pense que le choix du mot « inquiétude » est juste. Quand je parle de ma mère, ce mot fait mouche. L’inquiétude est un des piliers de mes relations avec elle. Ce lien entre nous, qui n’est pas nécessairement verbalisé, est très profond et il implique une certaine fragilité.

Fragilité?

Son inquiétude me concernant fait retour chez moi sous forme d’une inquiétude envers elle. Nous nous considérons mutuellement comme de la porcelaine qu’il faut manier avec précaution. En même temps, dans des situations comme celle que je vis actuellement, la mère reste le seul lieu qu’on peut venir habiter. Dans ces moments, elle se transforme en lionne qui dit : « Maintenant, ça suffit, on va porter plainte à la police ! »

Et bien sûr, la question de ma propre maternité est « pliée » dans mes relations avec elle. Les possibilités multiples de la parentalité qui introduisent une certaine confusion et auxquelles vous vous intéressez en tant que psychanalystes sont un thème qui me préoccupe. Mais tout cela n’est pour le moment que de l’ordre d’une question que je me pose. Question localisée dans le fond non verbalisé de ma relation avec ma mère.

Y a-t-il un souvenir concernant votre mère qui vous a marquée ?

Je me souviens que je la réveillais toutes les nuits suite à des rêves que je faisais. Elle m’installait alors sur un matelas à côté d’elle et allumait la « machine à bruit ». C’était une machine qui émettait un son régulier, comme une télévision en panne, et faisait ainsi barrage aux bruits venant de l’extérieur qui l’empêchaient de dormir. Je me suis habituée à ce bruit « blanc ». Le silence, pour moi, c’était ça. Ces machines qui ont été fabriquées dans les années 80 s’appelaient Pink noise machine. Récemment, je m’en suis procuré une via eBay, et je l’utilise.

Peut-être n’est-ce pas sans lien avec le choix de votre métier…

C’est probable. Mais aussi, le premier rêve dont je me souviens, qui précède le langage, est un rêve de sons et de textures. Un gazouillis, de haute gamme, et quelque chose de rugueux. C’est très abstrait. Ce rêve se répétait, et à mon avis avant l’âge de trois ans.

Avez-vous écrit des chansons sur votre mère ?

Plutôt sur mon père3, à un moment précis. Il y avait comme une urgence à le faire quand ma mère s’est mise à écrire un livre sur lui, alors qu’il était déjà très malade. Ce livre4 tout à fait privé est devenu un best-seller. Il commence par son enfance et se termine quand il a vécu à Paris, en passant par sa participation à la guerre d’indépendance d’Israël en 1948, et d’autres événements de sa vie : Dir Yassin, la bombe posée avec des amis à la maison du Ministre du transport, etc.

Donc ce que votre père est pour vous passe par ce qui est raconté par votre mère

C’est exactement ça ! Et mon album « Chansons pour Joël » peut être considéré comme la bande-son de ce livre. Il a été inspiré par les histoires que ma mère a rapportées au moment de l’écrire, et notamment des choses que nous ne savions pas. Il y avait une urgence de créer cet album, sans que je puisse m’en empêcher.

Comment est-ce que vous comprenez cette initiative de votre mère d’écrire ce livre ?

Ma mère est une chercheuse en littérature. Elle a toujours écrit de la théorie, sauf à deux reprises, où elle a écrit des récits. La première fois, quand ma grand-mère maternelle a atteint l’âge de 80 ans, et qu’il a fallu trouver une façon de la maintenir en vie. Elle lui a donc confié une « mission », celle d’écrire un journal tous les jours. Elle s’est mise aussi à voyager avec elle. Pendant ce temps, elles ont écrit ensemble un très beau livre sous le titre : « Vers ce qui disparaît ». Finalement, ma grand-mère est décédée à l’âge de 102 ans.

Ensuite, quand nous avons compris que mon père souffrait d’une forme de démence après ses 70 ans, ma mère a eu le même réflexe qu’elle avait eu plus tôt par rapport à sa propre mère. Elle a réalisé que le temps foutait le camp, et que donc il fallait faire parler mon père. Mais elle n’aurait pas créé une œuvre privée sans intérêt général, et comme la vie de mon père rencontre l’Histoire de l’État d’Israël à plusieurs carrefours, il est devenu un phénomène culturel.

Il y a dans vos chansons une dimension de drame que vous traversez. Peut-être un drame lié à l’inquiétude de votre mère ?  

L’acte d’écrire est en lui-même une volonté de traverser le drame. Les paroles de mes chansons sont très importantes pour ma mère. Elle aime aussi ma musique. Je sais que des douleurs aiguës s’apaisent chez elle si elle m’entend chanter à la radio. Enfant, je lui faisais déjà entendre mes chansons chaque fois que j’en écrivais une nouvelle.

D’habitude, ce sont les mères qui chantent aux enfants au berceau.

Ma mère chante tellement faux que ce n’était pas une option possible. Je ne l’ai pas laissée chanter…

Votre désir de chanter s’est construit dans cette faille…

Je ne suis pas sûre. Dans notre constellation familiale très matriarcale, beaucoup de rôles classiques d’une mère ont été assumés plutôt par ma grand-mère maternelle. J’ai été très attachée à elle au sens le plus physique du terme. Membre du mouvement sioniste socialiste Hashomer hatzair, elle a été la première de la famille à avoir quitté la Pologne pour venir au pays au début du siècle dernier. C’est elle qui chantait et ses chansons se sont imprégnées en moi. Elles parlaient souvent de situations tristes, d’abandons, d’enfants qui sont restés orphelins… Sans doute l’arrachement à son pays d’origine et l’immigration ont-ils laissé des traces de tristesse dans ses chants. Aujourd’hui je me trouve à en faire des versions nouvelles.

Un exemple ?

La chanson « Qui est celui qui se lamente dans le vent ? »5, que vous avez entendue l’autre jour quand vous êtes venus écouter mon concert, est l’une des plus fortes chansons de mon enfance. Elle a été écrite par le poète israélien Ya’acov Orland, et la mélodie populaire est de culture yiddish. La première phrase de ce chant est une question : « Qui est celui qui se lamente dans le vent ? », et la suite est une série de réponses possibles à cette question. Un vers terrible propose l’hypothèse suivante : « Peut-être est-ce un enfant qui est né triste, car jadis il avait une mère malheureuse et celle-ci est partie à jamais ». Je me souviens que je pleurais en entendant ce vers à cause de la peur que suscitait chez moi l’idée de cet enfant dont la mère est partie. Plus tard, quand elle était plus âgée, ma grand-mère prétendait qu’elle avait toujours omis cette partie du chant pour ne pas m’attrister. Mais le fait est qu’elle l’a toujours chantée.

Propos recueillis par Patricia Bosquin Caroz et Gil Caroz à Tel-Aviv, le 28 juillet 2014

1 http://ronakenan.com/epk/

2 Quatre jours plus tard, nous avons appris par la presse que Rona a dû annuler un concert à Haïfa afin de se mettre à l’abri de ces menaces.

3 Amos Kenan (Israël : 1927-2009) : écrivain, essayiste, scénariste, peintre, sculpteur israélien.

4  Nurith Gertz, Al Da’at Atzmo : arba’a perkei haïm al Amos Kenan (À sa façon : quatre chapitres de vie d’Amos Kenan), Éditions Am Oved, 2009.

5https://www.youtube.com/watch?v=Vp9kHAReTP0