Ma mère avait réussi la prouesse de cumuler le double titre de mère au foyer et de Reine mère.


Au titre de mère au foyer, elle se promenait dans la maison couverte d’un vêtement hybride évoquant à la fois la robe de chambre en tergal et la veste surpiquée. Le temps avait beau avoir eu raison de l’étoffe, laissant apparaître aux points d’usure la doublure, elle continuait à attribuer de multiples vertus à cet accoutrement qui lui permettait, disait-elle, d’effectuer les tâches ménagères sans se salir.

Ainsi vêtue, alors que l’employée de maison accomplissait le travail, elle s’asseyait sur son fauteuil club aux accoudoirs usés et s’emparait délicatement de son long fume cigarette en nacre rehaussé de filigranes dorés.

Tandis qu’elle se mettait à fumer le regard lointain, planant au dessus de nous, elle devenait Reine mère.


De ces moments je garde des souvenirs précieux : je regardais, fascinée, les volutes de fumée qui s’élevaient, s’accrochant parfois dans son impeccable mise en plis.

Mais ce que je voyais c’était son avant bras dont la peau bronzée mettait en valeur une musculature de sportive. Sur cet avant bras le soleil couchant faisait des jeux de lumière qui l’espace d’un instant suggéraient un frissonnement.

Cette posture ne favorisait bien sûr pas l’assaut affectif, et seul le chat persan était autorisé à se glisser sur ce trône.


Par une fantaisie qui ne lui ressemblait guère, elle se posta un jour sur le canapé dans une attitude moins royale. Un instant d’inconscience et je me pelotonnais contre elle. Je garde en mémoire la douce chaleur de son corps, moment de rare volupté… Ce fut bien plus tard que je réalisai qu’elle ne m’avait pas repoussée.

Et, bien plus tard encore, je justifierai mon aversion à dormir seule par le besoin de retrouver cette chaleur enveloppante…