Ce filmi inouï dresse le portrait d’une mère hors norme, Angélique, « papillon de nuit » incarnée par Angélique Litzenburger, longtemps danseuse, puis entraîneuse dans les cabarets à la frontière allemande en Moselle, à Forbach.

Party Girl élève la mère de Samuel Theis à la hauteur des personnages tels qu’on peut les voir dans Une femme sous influence de Cassavetes, Mamma Roma de Pasolini ou Wanda de Barbara Loden, dont les traces sont présentes dans le film. Samuel Theis a fait le pari de réaliser ce film sur sa mère avec des acteurs non professionnels, incarnant pour la plupart leur propre rôle. Il a voulu saisir sur grand écran ce qui lui apparaît dans la vie pour chaque être parlant, « ce quelque chose de romanesque ». Party Girl se présente aussi comme la réalisation d’un rêve de gosse : les histoires de sa famille, de sa mère étaient tellement incroyables qu’il aurait pu en faire un film et il l’a fait. Aucun jugement moral n’est porté, aucune explication n’est donnée sur ce qui a conduit sa mère à ce point-là – elle n’est pas non plus présentée comme victime de la situation sociale qui a dévasté cette ancienne cité minière où les cabarets ont fleuri. Samuel enquête sur l’énigme qu’est sa mère pour préparer le film, il s’inspire des souvenirs de sa mère, de sa vie, pour faire œuvre de fiction. L’étrangeté du film touche les spectateurs et les dérange, il s’opère une véritable torsion que Samuel Theis formule ainsi : « La fiction rend le réel plus vrai que la réalité. » De fait, le spectateur est perdu : comment distinguer le vrai du faux ? Est-on en France ou en Allemagne ? Les personnages passent la frontière et d’une langue à l’autre avec une agilité déconcertante. Comment comprendre les allers-retours de la mère, va-t-elle faire un choix de vie normée ?

Aucune réponse toute faite, si ce n’est un ma mère c’est ça, à vous d’y lire ce que vous voudrez.

Le point de départ du film est une demande inattendue, un événement qui a eu lieu dans la vie d’Angélique. Un habitué, Michel, déclare sa flamme à Angélique et lui demande de l’épouser, « former un vrai couple, vivre une nouvelle vie, faire tout ensemble ». À l’approche de la retraite, ce serait l’occasion pour elle de construire une nouvelle vie, tout son entourage l’y encourage, ses copines de la nuit, sa patronne, puis ses enfants. Les doutes l’assaillent, elle est mise au pied du mur : va-t-elle pouvoir se séparer de son cabaret, de la nuit, de ses copines ? Va-t-elle choisir une vie rangée, être la femme d’un homme, retrouver une vie de famille à la lumière du jour ?

Cette demande fait surgir les enfants dont la dernière fille, qu’elle n’a pas revue depuis dix ans et qui vit dans une famille d’accueil. Quelle qu’ait été cette mère, le film révèle le lien indestructible des enfants et de leur mère, un lien énigmatique qui perdure, quand chacun avec ses mots témoigne de son amour pour sa mère. Angélique affiche une liberté insolente, elle ne s’embarrasse pas à justifier son silence ou à dire ce que faisait le père de sa fille Séverine dans la vie.

Plus que d’habiter le langage, elle habite la danse, mettant en scène le rapport au corps qui se jouit tout seul, sans l’Autre. Cela lui permet de créer un lien social pas sans sacrifice, sa famille dit-elle, ce sont ses copines, le cabaret, elle habite là où elle danse.

C’est le réel de sa mère en tant que femme que Samuel Theis filme. Pour résoudre la question de l’être femme, de ce qu’est une femme, Angélique n’a pas choisi la voie d’être la femme d’un homme, ni celle de se laisser happer par la maternité. La nuit et ce qui va avec est son partenaire-symptôme, là où l’entourage, le social peut s’en plaindre. Angélique aime la nuit, la fête, séduire, boire, et surtout danser. Personne ne veut entendre et comprendre pourquoi cette femme ne se résout pas facilement à quitter le monde de la nuit, à dire « stop ». L’énigme de la jouissance reste opaque dans ce film qui dévoile une part intime du personnage.

Samuel Theis offre à sa mère une nouvelle piste de danse, elle qui à ses débuts incarnait le personnage de Cléopâtre dans son numéro d’effeuillage en s’imaginant être Liz Taylor. « Actrice, c’est un substitut » dit-il en évoquant son métier de la nuit, et il lui donne un nom qu’elle s’approprie : « Je suis Party Girl », dit-elle en répondant aux journalistes.

i Party Girl est un premier long métrage, co-réalisé par Samuel Theis, Marie Amachoukeli et Claire Burger. Il est sorti dans les salles fin août, et ce mercredi 3 septembre, je suis allée le découvrir au Ciné Saint-Leu à Amiens, en présence de Samuel Theis, co-réalisateur, et acteur dans le film. Le film a fait l’ouverture d’Un certain regard au festival de Cannes, et a reçu le prix de la Caméra d’or. Accueilli lors de la remise du prix par Nicole Garcia, comme un film « sauvage, généreux, et mal élevé ». L’actrice principale est la mère de Samuel Theis, elle incarne son propre rôle comme ses quatre enfants.