Il y a une quinzaine d’années, par un glacial jour d’hiver, je promenais ma petite-fille dans sa poussette. Elle ne parlait pas encore. Pour nous réchauffer un peu, je décidai d’entrer dans un café. On m’apporta un chocolat chaud accompagné d’une petite meringue que je décidai de lui donner. Elle la regardait intensément. Craignant que cette friandise, chimique peut-être, ne soit nocive pour l’enfant, je choisis de la goûter préalablement. Les yeux de la petite fille allaient de la meringue à mon regard. Elle avait une folle envie de croquer cette douceur mais ne pouvait le dire. Le gâteau étant comestible, je le lui donnai. Elle le savoura et, tournant son regard vers moi, prononça pour la première fois avec tendresse « Nani » (Nani était le nom de grand-mère que j’avais choisi et je l’orthographie ici comme ma petite fille le fit elle-même lorsqu’elle sut écrire). Sa voix vint trouer le silence et prit la place du regard.


Toute au ravissement de cette première nomination, je pensais pourtant à ce que le docteur Itard, à l’extrême fin du XVIIIe siècle, raconte de ses efforts pour faire parler Victor de l’Aveyron, l’enfant sauvage qu’il avait recueilli. Itard, disciple de Condillac, supposant Victor comme une statue vierge de toute sensation et de tout savoir, s’était mis en tête d’apprendre à parler à celui-ci. Sans succès. Il essaya un jour de lui faire dire le mot « lait » en lui présentant un verre de lait – boisson appréciée par Victor – sans le laisser boire – suivant le principe de « frustration pédagogique » des éducateurs. Victor restait obstinément muet. Lassé de tant d’efforts infructueux, Itard abandonna son projet et donna à Victor le verre de lait convoité. Celui-ci but le lait avec avidité et, à la grande surprise d’Itard, proféra alors à son éducateur un magnifique « lait », le répétant, témoignant par là-même que l’expérience de satisfaction avait permis le détachement du signifiant. Mais Itard, dépité, ne sut pas l’accueillir.

Comme la métaphore, celle par laquelle « le chien faire miaou », les premiers mots – tout autant que les nominations – ne répondent pas à un programme d’apprentissage. Les mères l’ont toujours su, qui accueillent avec joie les vocablesqui surgissent de façon inopinée chez leurs enfants. Il s’agit toujours d’une expérience de jouissance qui a eu lieu et dont la perte permet un reste qui vient au dire. Et non de désignations répondant à une intimation ni même à l’expression d’un besoin. Mais Itard était un célibataire endurci et se pensait lui-même « mère adoptive » d’un enfant pure nature qu’il avait à éduquer en « gardien de la réalité ».

Cueillir la surprise magnifique d’une « première fois », c’est autre chose.