J44-Arty-Itw Prune Nourry-

L’œuvre de Prune Nourry i s’est pour moi immédiatement inscrite en écho de cette phrase de Christiane Alberti : « il est possible d’avoir un enfant dans son ventre mais pas dans sa tête, ou bien de se sentir mère de la terre entière sans en avoir aucun. La maternité dépasse la biologie de la procréation et de la gestation. Elle se loge dans les rêves, les fantasmes, l’illusion, la sublimation. »

Prune Nourry, dans l’interview que lui consacre Creative arte TV précise : « presque comme un parent, j’aurais du mal à préférer une œuvre à une autre », donnant à chaque sculpture « une vie propre », ou abandonnant ses « bébés domestiques » dans les rues de différentes capitales pour qu’ils soient adoptés.

Cette jeune artiste interroge depuis sa sortie de l’école Boulle la manière dont évolue dans nos sociétés contemporaines la question de la procréation, ce qu’il en est de la sélection génétique dans certains pays et de ses dérives, toujours dans une réflexion éthique.

Sculpteur plasticienne, elle tisse, lors de performances à travers le monde ii des liens étroits entre art, science moderne, sociologie et gastronomie. Dans un va et vient entre galeries et terrain, elle ne cesse de surprendre des publics très éclectiques, populations des rives du Gange sidérées par ses « holy daughters », New-Yorkais ravis devant ses bébés chiens à la frontière de l’homme et de l’animal. Son œuvre, comme la psychanalyse, enseigne, Prune Nourry insiste sur ce point : « je cherche à mettre en lumière l’endroit où réfléchir ».

C’est sur un plan politique qu’elle aborde la sélection génétique quand, à Calcutta, elle met en scène ses sculptures de bronze accroupies, taille réelle, hybrides de filles / vaches sacrées « au sens le plus intime ». Leur regard de verre force les passants à baisser la tête pour considérer dans ces sociétés le statut de ses filles qui ne naîtront pas.

Mêlant mythe et modernité, elle interroge une approche de « l’enfant parfait » lors d’un repas que partagent des convives de différents champs. Chacun est invité à « fabriquer » sa progéniture idéale qu’il détermine par élimination entre cocktail et dessert.

Attardons-nous plus précisément sur cette performance qu’est « le dîner procréatif ». Ce projet témoigne d’une réflexion sur les banques de sperme, les caractéristiques énoncés des donneurs, de la vedette du moment au prix Nobel, avec comme point d’appui les ouvrages de l’économiste Debora L. Spar sur le Baby Business iii.

Pour cette expérience digne des théories sexuelles infantiles, Prune Nourry rejoint le mythe de Cronos à la lumière des nouvelles technologies : comment concevoir un enfant « à la carte » ?

Voici la marche à suivre pour le spectateur / acteur qui « entre dans un monde qui fait aller au-delà des frontières du connu, qui provoque l’effroi et laisse sans mot »iv : dans un Sperm bar, sur un iPad, chacun commande d’après un catalogue le « jus » de son choix, choix qui se fait également dans un bar à ovules. Chaque « jus » élaboré par un grand chef comporte un ingrédient majeur, sorte de trait unaire, qui demeure tout au long du repas. Le « parent » reçoit alors un bracelet de naissance et un numéro. L’entrée est un plat de trois embryons congelés, filles ou garçons, avec des traits spécifiques, couleur des cheveux, maladie éventuelle… l’embryon élu est mangé, les autres sont recongelés. L’amniocentèse se fait en prélevant une sauce dans un œuf d’autruche, rose ou bleue pour confirmer le choix du sexe. À la fin du repas, le moment de l’accouchement redonne à l’oralité les commandes puisque le bébé-fromage est avalé. Le point d’orgue est l’allaitement, au biberon ou au sein qui n’est autre que le téton de l’artiste en pâte d’amande.

François Ansermet, qui a été l’un de ses convives, souligne combien « quand on aborde le monde des biotechnologies périnatales, des PMA, du diagnostic prénatal ou de la médecine prédictive, on est plus dans l’après-coup : on est confronté à l’émergence du sujet »v.

Prune Nourry, pointant une évolution artificielle de l’humain, donne à voir et à penser l’émergence de ce sujet-là, sujet contemporain auquel l’être mère au XXIe siècle peut nous confronter.

ii Du 31 octobre 30 novembre 2014 : après Shanghai, Paris, Zurich et New York, installation des Teracotta daughters au Museo Diego Rivera-Anahuacalli de Mexico.

iii Spar D., The baby business, how money, sciences and politics drive the commerce of conception, Harvard Business Review Press, 2006.

iv « Terra incognita », entretien avec François Ansermet, Vacarme, n°26, janvier 2004, p.101-107

v Ibid