Une scène des 400 coups de Truffaut marque un moment de rupture dans l’ambiance du film. Jean-Pierre Léaud, insouciant et buissonnier d’abord, s’engage à partir de cet instant dans une fuite en avant qui se termine sur une plage, y laissant la fragile trace de ses pas que la mer recouvre déjà. Avant la plage, une rencontre a pourtant lieu : avec une rotative dans une imprimerie abandonnée. Une écriture est par conséquent possible ; et donc une réécriture également. La scène, point tournant du film, est la suivante : J.-P. Léaud, prenant son temps pour se rendre à l’école, voit soudain sa mère embrasser un homme inconnu de lui. Il s’enfuit en courant et, arrivé en retard, se retrouve pincé à l’oreille par le surveillant qui lui demande, harcelant, les raisons de cette arrivée tardive. La réponse se fait attendre, mais pris dans les rets du maître, J.-P. Léaud finit pas lâcher : « Ma mère est morte ! » C’est alors que le film devient, très justement, plus sombre, mais qu’en même temps une existence commence, ou plutôt deux : celle de Truffaut, à travers celle de J.-P. Léaud.


L’année de mes quarante ans, un curieux phénomène surgit. À qui me branchait sur cet anniversaire à venir, je répondais, en fanfaronnant : « Non, je ne vais pas avoir 40 ans, mais 37 ans. » Je le répétais à l’envi. La chose aurait été oubliée si un événement n’était pas venu, dans l’après-coup, lui donner une valeur de surprise et de nouveauté. C’est au moment du repas familial dudit anniversaire qu’une femme qui m’est proche prit la parole pour interroger ma mère. Elle communiqua à cette dernière la difficulté qu’elle avait à concilier ma date de naissance avec l’âge auquel ma mère prétendait m’avoir eu : 42 ans. J’étais en effet un petit dernier, né en 19… et ma mère m’avait eu à 42 ans : tout cela se répétait familièrement, sous cette forme. Seulement voilà, les affins sont ainsi : hétérogènes à leur famille, ils peuvent lire plus aisément ce qui est déjà écrit familialement. Cette personne qui m’est proche introduisit donc simplement et délicatement l’âge de naissance de ma mère aux données premières. Il se découvrit alors que ma mère ne m’avait pas eu à 42 ans, comme elle le prétendait, mais à 45 ans – moins 3 donc ! J’étais soufflé par la preuve de l’inconscient, par la surprise de la révélation, mais surtout par le style de Witz que sut donner ma mère à sa réponse. Ne se démontant pas, elle maintint mordicus ses 42 ans à elle, superbe de coquetterie, et ne vit dans les nombres avancés rien qui y objecte, les laissant au reste de la tablée. J’éclatai de rire.


Ce fut une coupure importante, analyse aidant, dans les relations difficiles que je menais avec ma mère jusque-là. À partir de ce jour, ce qu’elle était comme femme put apparaître : sa passion pour son homme et son peu d’intérêt pour les enfants qu’elle avait eus pourtant en nombre ; sa conversation que les voisines de pallier quêtaient, une fois les maris partis au travail et les enfants à l’école ; l’extrême liberté qu’elle prenait avec les mots qui constituaient sa langue à côté de celle de l’Autre, indiquant ainsi en creux son insatisfaction et sa révolte contre les maîtres de tout poil, et en plein, sa malice à faire rire ses interlocuteurs. Je m’aperçus alors que quelque chose était passé d’elle à moi. Cela ne venait pas de ma mère – elle n’a pas été un modèle du genre, précise le reste de ma fratrie –, mais d’une femme, de ce qu’elle ne pouvait dire et qui l’animait constamment. Elle fut pour moi un désir : absolument impur, où agalma et palea ont toujours trouvé à se mêler.