Entretien avec Anne-Claire Humeau

Comment se déroule la première rencontre avec les mères des enfants que vous accompagnez[i] ?

Le premier entretien avec les mères a ceci de particulier qu’elles ne savent pas si leur enfant sera admis dans notre service. C’est un peu une épreuve, car certaines demandes d’admission ont déjà été faites longtemps auparavant. Il y a donc à la fois l’inquiétude de ne pas avoir de place pour leur enfant, et une lassitude de devoir raconter à nouveau son histoire, l’apparition de ses difficultés, etc.

Je me souviens de cette maman qui est venue accompagnée de son fils et d’un gros classeur, « au cas où [elle] ne saurai[t] pas répondre ». Tendue, elle n’avait de cesse de feuilleter les pages de ce classeur, sans jamais trouver le document qu’elle cherchait… inexistant bien sûr.

Je me souviens aussi d’un couple et de leur petite fille, accompagnés cette fois d’un dossier, dont la couverture était une photo de la fillette, bras croisés sur un bureau, sourire figé, une couette nouée dans un ruban. Petite fille modèle. Dans l’épais dossier, les productions de dessins, d’exercices qui venaient attester des compétences scolaires de l’enfant.

J’ai en tête aussi des mamans empressées de tout dire, soucieuses de ne rien oublier du parcours de soin de leur enfant. Pas besoin de questionner, ces mamans parlent, en ponctuant d’un « qu’est-ce que je pourrais vous dire encore ? ».

Dans ces rencontres, il y a l’enjeu de l’admission, qui prend des airs de concours d’entrée parfois. Avoir la place, dire ce qu’il faut pour que son enfant soit retenu… La rencontre se fait donc souvent plus tard, lorsque nous avons commencé l’accompagnement.

De quoi vous parlent les mères, lorsque leur enfant entre dans l’institution ?

Dans l’accueil des enfants autistes, tel que nous le proposons dans le service, il y a cette dimension particulière d’un savoir sur l’autisme, diffusé très largement dans les médias. Certaines mères se présentent ainsi avec un savoir assuré, revendiqué, opposable à celui des professionnels à qui elles adressent leur enfant. « On se forme », « on travaille ça à la maison », des mères-professionnelles de l’autisme, en somme. On peut alors entendre des propos très déterminés sur le travail que l’équipe soignante doit proposer, voire des interdictions, sous couvert des recommandations de la HAS.

Une fois l’enfant admis, le discours peut toutefois évoluer, s’adoucir, comme chez cette maman, qui a vu l’apaisement manifeste des angoisses de son fils et son accès progressif à la parole, grâce à un travail orienté sur l’objet autistique de son garçon. Afin que s’établisse un lien avec cette maman, il nous a fallu accueillir les outils éducatifs qu’elle avait à sa main et entendre ce qu’elle avait à nous dire sur son fils, longuement, avant de lui proposer des axes de travail avec lui.

Dans tous les cas, nous devons veiller à ce que nos propositions de soin ne viennent pas déloger les mères de leur position de savoir à l’égard de leur enfant. Je me souviens qu’à nommer trop brutalement les difficultés de séparation d’un garçon avec sa mère, nous n’avons recueilli que méfiance, alors qu’une écoute presque silencieuse, plusieurs mois après, a finalement permis que se déplie tout un pan de l’histoire familiale.

Vous disent-elles ce qui les a surprises, à partir du moment où leur enfant a été pris en charge dans l’institution ?

Ce que les mères remarquent le plus souvent, c’est un apaisement général de l’enfant, et plus tard, un réinvestissement des apprentissages scolaires. Parfois, notre travail consiste d’abord à alléger l’enfant du poids de la demande scolaire. Lorsque les parents acceptent de supprimer les devoirs à la maison, par exemple, et de respecter l’imperméabilité des espaces, l’enfant est très vite soulagé, et peut ensuite décider des liens qu’il souhaite faire entre chez lui et l’école.

Il y a aussi ce long travail d’acceptation des difficultés de l’enfant, et le questionnement diagnostique qui pointe furtivement au fil des entretiens. Je pense à cette maman qui réalise peu à peu que le rapport à l’autre de sa fille n’est peut-être pas seulement un comportement bizarre à rééduquer. C’est une certaine façon de parler des enfants, je crois, et du travail de soin que nous proposons, qui permet à ces mères d’apercevoir la dimension structurale des difficultés de leur enfant, et la nécessité de traiter cela à travers le soin.

Propos recueillis par Cyril Sautejeau et Solenne Albert

[i] Anne Claire Humeau est psychologue clinicienne dans un SESSAD.