Le texte biblique consacre une place importante à la descendance. Celle-ci apparaît sous deux modalités textuelles : d’un côté, la lignée, et de l’autre, les naissances. C’est là que sont consignées les histoires de femmes stériles. Car, si tomber enceinte n’est pas évident au XXIe siècle, ça ne l’était pas non plus aux temps bibliques.


Référons-nous à la sortie du jardin d’Éden. Ève choisit de goûter au fruit défendu et recevra, en réponse à son acte, cette punition divine : « Dans la peine tu enfanteras des fils. »1 La parole de Dieu fait loi et le sort des Quatre Mères du peuple juif, Sarah, Rivka, Léa et Rachel, lui est conforme : toutes passent par une période de stérilité. Cet obstacle au désir est consubstantiel à la glorification de l’enfant, qui tient sa vie de l’intervention divine et de l’insistance de sa mère. Mais son destin est aussi tributaire de l’histoire qui le précède, comme en témoigne l’exemple de Joseph et de ses frères. Ils reproduiront ainsi, à leur génération, la rivalité qui était déjà de mise entre leurs mères, Rachel et Léa.


C’est par le biais du destin de ces deux sœurs que peut s’approcher la question du désir en jeu pour chacune d’elles, précisément à partir de la place qu’y tient la temporalité de la maternité et de la stérilité.


Dès leur première rencontre, Jacob tombe immédiatement amoureux de Rachel qui « était de tournure belle et belle à voir »2. Il travailla sept années pour obtenir le droit de se marier avec elle, mais découvrit le lendemain de son mariage qu’il a finalement été engagé avec la sœur aînée de Rachel : Léa. Jacob travaillera sept années supplémentaires pour se marier avec la femme de sa vie. Dès que le deuxième mariage fut annoncé, la marche vers la maternité commença, annoncée par le verset suivant : « Adonaï voit : oui, Léa est haïe. Il ouvre sa matrice. Et Rachel ? Stérile ! »3


Léa donne vie à six fils en deux temps, et les nomme l’un après l’autre avec une signification saturée par son désespoir de gagner l’amour de Jacob. Lisons la nomination de Reoubén (littéralement traduit par : « vois-là un fils »), son fils aîné, Léa dit : « Oui, Adonaï a vu ma misère, maintenant, oui, mon homme m’aimera »4.


Alors que Léa enchaîne des grossesses et garantit la succession, Rachel reste stérile. La jalousie monte en elle, elle supplie Jacob : « Offre-moi des fils, sinon je suis morte, moi-même ! »5 Le désir de Rachel est d’une toute autre couleur que celui de Léa. Pour Rachel, l’enfant égale sa propre existence. À cette demande, Jacob se fâche et répond : « Suis-je moi-même à la place d’Elohîms, qui t’a interdit le fruit du ventre ? »6 A-t-elle vraiment confondu ce que son mari peut lui offrir, et la parole de Dieu, seule parole de la Création ?


Rachel nommera son premier fils Joseph (il ajoutera). Elle indique par là que Dieu a désajouté7 sa honte dans le même temps qu’elle exprime sa demande qu’il lui ajoute un autre fils. Mais la naissance de son deuxième et dernier fils, Benjamin, est mortelle pour Rachel. Avec son dernier souffle, elle lui donne le nom « Bén-Oni ». Les interprétations du mot On qui s’ajoute à Ben – le fils de ma… – fleurissent. « Bén-Oni » : le fils de mon chagrin, le fils de ma fraude, mais aussi, le fils de ma puissance.


Il me semble que cette histoire traite non seulement la division entre la femme aimée et la femme en fonction de mère, mais laisse préciser comment chacune arrive à répondre à la loi avec son propre désir. Si Léa cherche à nommer à travers ses enfants un symptôme du couple, pour Rachel, la nomination condense des signifiants propres à son existence. Elle n’en choisit pas un seul qui répond à une loi, mais une multitude qui se croisent et s’opposent… Qui donnent en-vie.


Le texte biblique assigne à la mère non seulement la charge d’assurer la bénédiction de fructifier et de multiplier, mais au-delà, d’ancrer la naissance dans son histoire singulière à elle, ce qui semble être condensé dans l’acte de la nomination.


1 Genèse, 3, 16, traduction Chouraqui en ligne, http://nachouraqui.tripod.com/id83.htm

2 Ibid., 29, 17.

3 Id., 29, 31.

4 Id., 29, 32.

5 Id., 30, 1.

6 Id., 30, 2.

7 La traduction Chouraqui de désajouter pour le verbe assaf en hébreu, qui plus directement signifie recueillir, fait valoir les deux significations opposées du nom de Joseph que Rachel précise.