Entretien avec Ron Guetta

D’entrée de jeu, le scénariste israélien Ron Guetta nous parle de la richesse culturelle de Tel-Aviv. « Musique, littérature, théâtre, danse, art plastique… sont tous des domaines qui pétillent et rayonnent ici, et ceci malgré la pesanteur d’un pays perpétuellement en guerre ». C’est peut-être justement pour alléger ce poids que cette ville frétille ainsi, car l’art est une bouffée d’air en ce lieu où c’est l’impossible qui donne le la.

Être mère, qu’est-ce que cela évoque chez vous ?

Ça me fait penser à ma mère, rescapée de la Shoah. Elle fait partie de ceux qui n’ont jamais rien dit, alors que d’autres ne cessent de parler et de témoigner de ce qui leur est arrivé pendant ces années. C’est seulement depuis qu’elle a des petits enfants qui lui posent des questions là-dessus qu’elle en parle un peu.

Dès lors, qu’avez-vous appris que vous ne saviez pas ?

Qu’elle s’est trouvée enfant seule pendant la guerre. Presque tous les siens ont disparu. Avant d’être déportés, ses parents l’ont confiée à une famille polonaise en échange d’argent. Elle était présentée comme une cousine lointaine de la famille, ce qui lui permettait de vivre dans des conditions relativement bonnes. Elle pouvait sortir et se balader librement car elle avait une apparence non-juive. C’est ce qui s’est passé à la fin de la guerre qui m’a particulièrement intéressé. Ma mère a échoué dans un camp d’un mouvement sioniste où elle s’est préparée à faire une aliyah1. Là, un oncle, seul autre rescapé de la famille, est venu la trouver, lui proposant de le suivre en Amérique. Elle a décliné sa proposition, disant qu’elle voulait aller à Eretz Israël2 où, plus tard, elle a connu mon père. Ainsi, mon existence même dépend de son acte. « Être mère » est dans ce cas la décision d’une petite fille de dix ans. Reste qu’elle ne raconte toujours pas grand chose.

Pourquoi, à votre avis, ne parle-t-elle pas de tout cela ?

Je pense que c’est parce qu’elle s’est réinventé une vie. Elle parle beaucoup de la période qui va de ses onze ans à ses dix-huit ans. À ce moment-là elle était déjà en Israël, en pensionnat où elle a été formée au travail agricole. Plutôt que de parler de la Shoah, ma mère a toujours parlé de cette période où elle s’est reconstruite.

Mais si tout cela a été en quelque sorte refoulé, je pense que ça fait retour dans la création artistique, la mienne, et celle d’autres artistes israéliens. Par exemple, la pièce que j’ai écrite sous le titre De seconde main3 raconte une histoire entièrement telavivienne et contemporaine. Il n’empêche qu’à peine elle commence que le nom « Eichmann » est proféré. C’est l’histoire d’un bouquiniste fils de bouquiniste. Elle débute par l’entrée d’un contrôleur de la mairie de Tel-Aviv dans son magasin pour lui dresser un procès-verbal à cause d’une pancarte interdite qu’il a placée sur sa porte. « Tu ne pouvais pas venir un peu plus tard ? » lui dit le bouquiniste, et le contrôleur de répondre : « Je ne fais que mon travail ! » « C’est ce qu’a dit Eichmann lors de son procès » lui rétorque le bouquiniste.

Y a-t-il un lien entre cette pièce et « être mère » ?

Il y a deux pôles dans cette pièce. D’un côté le père déjà mort, de l’autre la mère qui vit toujours. L’opération de la mère consiste à préserver le père comme une sorte d’idéal inaccessible. C’est lui qui a créé la bouquinerie, qui l’a bien tenue pendant 34 ans, etc. Le fils, qui vit toujours avec sa mère malgré son âge mûr, se lance dans une enquête quand une jeune femme vient lui demander un livre qu’il n’a pas dans son magasin. À l’occasion de cette recherche, il découvre des éléments de l’histoire du père qui le font chuter de son piédestal.

Il se confronte alors à sa mère, lui balançant le récit pas-si-idéal-que-ça qu’il vient d’apprendre. À partir de là, il commence à se libérer de son passé, de son père, et surtout de l’emprise de sa mère. Le sujet émerge peu à peu de l’unité qu’il formait avec elle. Il décide de fermer le magasin, traversant la culpabilité qu’elle tente de lui infliger en disant : « Si tu fermes le magasin, tu me tues ». Il m’est important de souligner que, malgré ce récit, la mère n’est pas présentée dans la pièce d’une façon diabolisée. Elle apparaît, plutôt, dans sa douleur de mère.

Votre pièce est donc une recherche de ce que la mère n’a pas dit…

Oui. D’ailleurs, ce qui s’est réellement passé ne s’éclaircit pas tout à fait dans la pièce. Il y a là comme une lutte, une « guerre » de différents récits. La seule chose qui est claire à la fin, est qu’au bout de ce parcours le protagoniste se libère de sa mère, tout simplement parce qu’une jeune femme est entrée dans son magasin.

Qu’est-ce qui vous a inspiré l’écriture de cette pièce ?

Je fréquente souvent les librairies de Tel-Aviv qui sont en même temps des cafés. Il m’est arrivé d’imaginer cela en prenant le thé dans un tel établissement. Par ailleurs, mon père a été un bouquiniste et j’ai beaucoup fréquenté cet univers

Ça, c’est le monde des livres, mais sous la barre il y a la fantaisie du scénariste mettant en scène un homme qui est arraché à sa mère par une femme…

Peut-être, mais je n’y avais pas pensé. Souvent le texte sait plus que l’auteur. Pour prendre un autre exemple, il y a le motif de la respiration qui se répète dans la pièce. La première phrase que le bouquiniste dit au contrôleur est la suivante : « Tu ne pouvais pas venir plus tard ? Tu ne peux pas me laisser un peu respirer ? » C’est seulement lors d’une lecture tardive que j’ai remarqué que dans d’autres passages, il dit à sa mère : « Je ne peux plus respirer… Je veux respirer un peu… », etc.

Quand on n’est pas séparé, on ne peut pas respirer…

J’insiste sur le fait que je n’y avais pas pensé. Il y a beaucoup de choses que je programme dans mes scénarios. Je greffe un élément ici pour le retrouver ailleurs, etc. Mais il y a des choses dont je ne suis pas conscient. Par ailleurs, le metteur en scène et les acteurs y injectent du leur. C’est comme une guerre, dans laquelle ils essayent de s’approprier le texte, et moi, je le défends comme une mère ou une femelle qui défend ses petits. La chose vraie se crée au bout de ce parcours dialectique de luttes et de crises. Tout un temps, il m’a été difficile de m’adapter à l’écart entre le texte écrit et la performance de l’acteur qui joue le rôle principal. La metteuse en scène m’a dit : « Rentre chez toi, laisse-moi travailler, et reviens dans un mois. » Quand je suis revenu un mois plus tard et que j’ai vu le travail fait, j’ai tout de suite dit : « C’est ça ! »

En fait, vous êtes la mère de ce texte. On pourrait dire qu’ici, « être mère », c’est laisser son produit vivre sa vie

C’est lui permettre de respirer !

Propos recueillis par Patricia Bosquin Caroz et Gil Caroz à Tel-Aviv, le 20 juillet 2014.

1 Aliyah : nom donné à l’immigration des Juifs de la diaspora au pays d’Israël.

2 Eretz Israël : Le pays d’Israël. Selon l’usage, on parle de « Palestine » ou du « pays d’Israël » quand il s’agit de la période qui précède la fondation de l’Etat en 1948.

3 « Meshoumashim ».