Entretien avec Véronique Boultareau

Comment accueille-t-on en service de maternité des femmes qui présentent ce qu’on nomme un déni de grossesse[i] 

En tant que sage-femme, il m’est arrivé d’accueillir des femmes pour un accouchement inattendu. Ce sont des femmes qui sont envoyées par les urgences générales. Elles sont arrivées pour des douleurs, et elles nous sont adressées en urgence pour « suspicion de grossesse ». Quand elles sont déjà en travail, il n’y a pas beaucoup de communication possible – la douleur de l’accouchement est au premier plan. Elles sont surprises par ce qui leur arrive et nous aussi. On gère donc l’urgence de l’accouchement et la naissance de l’enfant, sans que beaucoup de mots ne soient dits. Il faut comprendre que c’est extrêmement violent pour tout le monde : le travail est en général très avancé, c’est fulgurant.

Pourriez-vous nous dire un mot de « cette surprise » de part et d’autre qui s’impose dans l’inattendu ?

Il est extrêmement rare aujourd’hui « de voir » des grossesses qui n’ont pas été suivies, mais il reste en effet ces grossesses « ignorées » ou « dissimulées ». Il y en a un certain nombre, des adolescentes surtout, qui savent ce qui se passent, qu’elles sont en train d’accoucher, mais qui n’ont pas pu dire – pour des raisons sociales, parce qu’il ne faut pas que l’entourage sache. Là, le déni touche plutôt l’entourage qui n’a rien vu.

Et puis, il y a ces femmes, qui semblent avoir tous les moyens de savoir qu’elles sont enceintes, parce qu’elles ont déjà eu des enfants – c’est l’exemple le plus frappant –, mais qui pourtant ignorent qu’elles sont enceintes. Quelque chose fait que ça n’est pas devenu conscient. C’est ce qui surprend toujours.

Et dans votre pratique d’échographiste de grossesse ?

Ce sont des dames qui me sont envoyées parce qu’un test de grossesse vient de se révéler positif. Elles ont consulté pour tout autre chose : des douleurs d’estomac, abdominales, des maux de dos, etc., elles ne savaient pas qu’elles étaient enceintes. Elles viennent de l’apprendre et sont adressées pour une échographie en urgence, notamment pour dater la grossesse. On découvre alors une grossesse beaucoup plus avancée que ce que pouvait révéler un test hormonal. Ces situations de découverte de grossesse au-delà du premier trimestre se rencontrent assez souvent tout de même.

Que leur dire ?

Ce sont elles qui disent : « mais ce n’est pas possible », « j’ai eu mes règles », « je n’ai pas vomi », « j’ai vu le médecin, il m’a dit que j’étais pas enceinte », « je n’ai pas eu de rapport sexuel », « je n’ai pas grossi », voire « j’ai maigri », ou encore « je n’ai pas eu mon retour de couches », etc. Elles parlent énormément, comme pour justifier le fait qu’elles en soient arrivées là. Elles se souviennent de tout un tas d’arguments qui confirment qu’il ne peut s’agir d’une grossesse.

En fait, elles sont sidérées. Les moyens extrêmement modernes font qu’elles ont l’image du bébé sur grand écran en face d’elle, mais elles ne regardent pas. Ou si elles voient, elles ne saisissent pas. Elles sont en état de choc. Je me suis rendue compte que ces patientes n’arrivent pas à faire le lien entre ce que je suis en train de leur dire et ce qui apparaît sur l’écran. Ce qui fait que maintenant j’arrête l’examen. Normalement, on est tenu de rendre compte d’un examen médical complet, mais ce n’est pas possible. Ce que je fais n’a pas de sens pour elles. Elles sont trop hébétées. Dans ce moment-là, avec mes images, je les force. C’est une violence : c’est le monde médical qui les oblige à voir. J’arrête donc, car je pense que si on essaye de leur montrer, de dire « regardez c’est le bébé », on est à côté de la plaque, ce n’est pas le moment. Il s’agit de leur laisser le temps de se rendre compte qu’elles sont enceintes.

Je fais alors un petit examen rapide pour moi, pour que d’un point vue médical les choses soient à peu près bouclées, mais je leur propose de revenir 15 jours plus tard, pour que la patiente ait le temps de se rendre compte qu’un bébé va naître et qu’on puisse alors parler de la grossesse et parler du bébé.

Lors de la deuxième rencontre, c’est souvent la culpabilité qui est au premier plan. Certaines disent combien elles sont coupables par rapport à ce bébé qui est là et dont elles n’ont pas profité. D’autres disent qu’elles l’ont loupé, d’autres qu’il leur manque une partie de l’histoire de ce bébé, quelques mois de la grossesse. Certaines se demandent comment rattraper. D’autres se demandent si elles n’ont pas été mauvaises pour ce bébé – du fait d’avoir consommé de l’alcool, des médicaments… Et le fait qu’elles ne se soient pas aperçues de leur grossesse, est-ce que cela veut dire qu’elles sont des mauvaises mères ? Vont-elles pouvoir s’occuper de ce bébé là « normalement » ?

En somme, elles se demandent ce que c’est qu’être mère ?

J’essaye de leur transmettre en effet que ce sont des questions que se posent les femmes enceintes. Être mère ce n’est pas une donnée, ce n’est pas écrit, il n’y a absolument rien d’inné. Elles deviendront mères avec leur bébé. Chacune est la mère qu’elle peut. Et si ça c’est passé de cette manière particulière au départ pour elles, il n’y a pas de déterminisme. Être mère peut être difficile, mais il n’y a pas une bonne façon de l’être, ni une seule façon de faire.

Seriez-vous d’accord de dire qu’il y a autant de dénis que de femmes qui font des dénis ?

Oui. Tout à fait. On ne peut pas faire de généralités. Cependant, quand on reprend les antécédents médicaux, ou quand on refait l’histoire de la patiente, parfois, on se rend compte qu’il y a déjà eu quelques particularités, comme par exemple une première grossesse avec une découverte tardive, ou un avortement. On se dit que ça n’arrive pas par hasard. Ou des femmes qui disent qu’elles n’ont rien senti. Au contraire, dans la majeure partie des grossesses, les femmes sont à l’affût du moindre signe, du moindre retard, de la moindre tension de la poitrine. Elles guettent en fait les premiers signes. Ces femmes là, pas tellement. Au contraire, elles ne les reconnaissent pas comme des signes de grossesse.

D’ailleurs, leur mari non plus. Lors de l’annonce, quand ils sont présents, certains affirment aussi que « ce n’est pas possible ». Pourtant, l’un peut confirmer qu’ils ont eu des relations sexuelles, l’autre dire qu’ils ne prenaient pas de contraception, ou qu’effectivement leur femme n’avait plus ses règles, mais « ce n’est pas possible »… La femme n’est pas la seule à ne rien vouloir en savoir.

Propos recueillis par Myriam Perrin

[i] Véronique Boultareau est sage femme-échographiste en service de maternité à la Clinique de La Sagesse à Rennes.