L’inventeur du complexe d’Œdipe n’a pas pleuré au moment de la disparition de sa mère ? Das ist unglaublich !


Amalia Freud s’éteignit à l’âge de quatre-vingt quinze ans, à Vienne, le 12 septembre 1930. Son fils de soixante-quatorze ans souffrait depuis longtemps de son terrible cancer de la mâchoire. Très affaibli cet été-là, il avait envoyé à Francfort sa fille Anna pour recevoir le prix Goethe à sa place. Anna se rendit aussi aux funérailles à Vienne. Voici les deux extraits de lettres où Freud évoquait la disparition de la mère dont il fut le fils adoré, son Sigi en or.


Le 15 septembre 1930, à Jones : « Certes, “there is no saying” quant à ce qu’une telle expérience peut provoquer dans les couches les plus profondes mais superficiellement je ne ressens que deux choses : l’accroissement de liberté personnelle que j’ai acquis car de penser qu’elle apprendrait ma mort m’a toujours effrayé, et, deuxièmement, la satisfaction de lui voir enfin échue une libération à laquelle elle avait droit après une si longue vie. Sinon pas de deuil comme en montre avec tant de douleur mon frère de dix ans plus jeune que moi. »


Le lendemain, à Ferenczi : « Ce grand événement m’a affecté d’une façon toute particulière. Pas de douleur, pas de regret, ce qu’expliquent probablement les circonstances accessoires : son grand âge, la pitié qu’inspirait vers la fin sa détresse et, en même temps, un sentiment de délivrance, d’affranchissement, dont je crois comprendre aussi la raison. C’est que je n’avais pas le droit de mourir tant qu’elle était encore en vie, et maintenant j’ai ce droit. D’une façon ou d’une autre, les valeurs de la vie seront sensiblement modifiées dans les couches profondes. »


Or, un an auparavant, Freud avait évoqué le deuil de la mère en ces termes : « Il faut payer et expier un jour pour tout ce que l’on a reçu et apprécié dans sa vie, y compris l’amour d’une mère ».


L’amour d’une mère n’est pas gratuit. Freud sait que cet amour a un coût : la dette contractée, c’est le devoir de vivre.