Entretien avec Noémi Boutin

– Noémi Boutin est une jeune violoncelliste qui poursuit une brillante carrière de soliste dans différents ensembles prestigieux comme la Malher Chamber orchestra, Les Dissonances, l’orchestre national de Lyon… Son éclectisme musical l’amène à se produire dans d’autres domaines artistiques, comme le théâtre. Son engagement dans la création contemporaine la fait travailler avec des compositeurs du XXIe siècle. Elle est maman d’un petit garçon de cinq ans

Quels ont été les effets de la maternité sur votre pratique de violoncelliste ?

Mon enfant est arrivé de manière surprenante, à un moment de ma carrière artistique où j’essayais de raccrocher les wagons… Je suis descendue du train pendant plusieurs années. J’avais 26 ans, et j’étais en train de cheminer vers l’idée de me rapprocher du violoncelle avec lequel j’étais plutôt en conflit depuis quelques temps.

Le gros bouleversement a été de me retrouver seule avec un bébé à la maison et un compagnon violoniste très souvent en déplacement. J’ai vécu une période très difficile, vivant mal la solitude à la maison. J’ai réagi en décidant de faire quelque chose de nouveau avec le violoncelle, du côté du solo instrumental. Les idées ont commencé à germer : inventer des programmes, créer des concerts, aller vers la musique contemporaine, commander des œuvres… Cela a mis un peu de temps, mais finalement c’est vraiment ça qui a marché. Je considère que le fait d’avoir un enfant m’a vraiment aidée.

C’est dans l’expérience de solitude de la maternité que vous décidez d’une pratique du solo dans la musique… 

Oui, curieusement. Parce qu’en fait, je déteste être seule, je ne sais pas du tout faire avec ça. Alors, pourquoi choisir le solo ? Je me le demande encore… C’est pourtant dans la solitude dans laquelle je me trouvais que j’ai pris plaisir à reprendre mon instrument, à retrouver le plaisir d’être avec l’instrument, que j’avais complètement perdu, et peut-être que je n’avais même jamais eu, et ça, grâce à la présence de mon enfant. Quand mon fils est à l’école, je pourrais en profiter pour travailler… mais je n’y arrive pas ! Quand il rentre à la maison, je me mets au travail, au lieu de m’occuper de lui et de me rendre disponible… C’est complètement scandaleux !

Propos recueillis par Valentine Dechambre

La maternité a donc eu pour vous la fonction d’un réaménagement de votre rapport à l’instrument ?

Voilà. Une nouvelle manière d’aborder la musique. L’enfant est arrivé sans que je ne l’aie vraiment décidé, et du coup… il y a des décisions qui ont été prises. J’ai tout de suite éprouvé le fait d’attendre un enfant comme quelque chose de joyeux, de très positif. Ce n’était pourtant pas raisonnable, nous avions avec mon compagnon des modes de vie plutôt incompatibles avec le fait d’avoir un enfant… cela aurait pu être effrayant ! Et bien, au contraire, ça m’a permis de dénouer mes difficultés avec le violoncelle, dans un moment où je ne savais plus où j’allais… Cela a libéré chez moi une certaine audace, comme le fait d’introduire la voix dans mes créations pour violoncelle.

Aujourd’hui, ce qui se complique, c’est que ma vie professionnelle n’a cessé de prendre de l’ampleur. Le métier de musicien est chronophage. On peut toujours faire plus. On freine, mais on a peur toujours de dire non. Il faut pourtant se mettre des limites.

Pour cela, il y a la douleur, cette douleur persistante dans le corps, liée à une pratique intense du violoncelle… Cette douleur qui m’avait fait rompre un temps avec l’instrument. Et bien je considère aujourd’hui la douleur et la maternité comme mes garde-fous ! Mon enfant m’a remis le pied à l’étrier, mais en même temps, il me permet de mettre des limites.

Est-ce qu’on pourrait mettre en lien cette expérience de corps qu’est la maternité et ce rapport nouveau à l’instrument ? Quelque chose qui s’impose à ce moment-là pour vous de travailler avec ce corps ; et aussi bien, avec la douleur ? 

Une sorte de révélation, oui, sûrement. J’ai vécu la grossesse dans une rencontre enfin avec moi-même. Je me sentais très bien dans mon corps. Et j’ai grossi, j’ai mangé des gâteaux, et ça a été un vrai apaisement avec mon corps ! J’ai eu envie d’en prendre soin. J’avais un certain passif avec mon corps : comme le fait de me faire du mal avec le violoncelle, mais aussi j’avais une image très bizarre de mon corps. Il y avait quelque chose de flou entre mon mental et mon corps. Avec la grossesse, tout d’un coup, ça se reliait : le corps m’indiquait quelque chose qui marchait bien, et qui nécessite une attention… Depuis, je fais grand cas de ça… Il y a cette douleur de toujours, mais à laquelle je ne faisais pas attention jusque-là. Avant je pouvais aller très loin, continuer, avoir très mal. Jusqu’à ce que ça casse. D’ailleurs j’ai fait à l’époque un concert où je n’ai pas pu finir… J’ai du m’arrêter. Le corps a dit non, en concert.

La maternité est en somme synonyme pour vous d’une rencontre avec une part que vous ignoriez de vous jusque-là… Et vous faites aussi beaucoup de rencontres aujourd’hui dans votre vie de musicienne…

Oui, en plus j’arrive maintenant à construire ces rencontres, alors qu’avant j’étais tout feu tout flamme, et plutôt dans une relation de souffrance avec les autres, marquée de difficultés et de ruptures. Aujourd’hui j’arrive à garder les relations qui se créent, comme j’arrive à les garder avec mon enfant. Alors que je craignais tant d’être une mauvaise mère ! Le préjugé qu’un enfant pourrait compromettre une carrière d’artiste musicienne : je dirais que pour moi, ça a été juste l’inverse.