Ma mère est quelqu’un de très simple, elle n’a pas pu faire d’études et connaît peu de caractères chinois[1]. Elle avait 13 ans au moment de la révolution culturelle. À l’école, elle avait comme unique manuel le Petit Livre rouge. Très vite, je suis devenue plus instruite qu’elle : à partir de mes 10 ans, elle ne pouvait plus suivre ni m’aider dans mon travail scolaire.

Ma mère vient d’une famille nombreuse. Les familles nombreuses étaient encouragées du temps de Mao car il fallait des bras pour faire de la Chine une puissance. Alors qu’elle n’a eu le droit d’avoir qu’un enfant, elle était déçue que je sois une fille !

Pour ma mère, qui a connu la misère et la famine quand elle était petite, trouver de la nourriture est une obsession. Selon elle, un enfant doit beaucoup manger – donner à manger, c’est donner de l’amour. D’ailleurs, enfant j’étais plutôt enrobée.

Quand je suis entrée au collège, ma mère n’est devenue qu’une mère, elle a renoncé à être une femme, elle a arrêté de se maquiller ou de faire attention à sa manière de s’habiller. Jusqu’à l’âge de 15 ans, je n’étais pas capable de m’habiller seule. Elle me coiffait, choisissait mes affaires. Je suis restée enfant dans ma tête jusqu’à cet âge, alors que mon corps avait déjà grandi. Elle voulait me garder petite fille. J’ai eu mes règles très tôt. Mais ma mère m’a donné très peu d’explications, on ne parlait pas des choses relatives à la sexualité.

J’appartiens à la génération des années 80, une génération gâtée. Nous avons connu une époque positive de la Chine, avec pour chacun la possibilité d’aller à l’université. Dans ma génération, nous sommes tous des enfants uniques. Aucun de mes camarades d’école n’avait de frère ou de sœur, sauf les jumeaux !

Nos parents donnaient le meilleur pour nous. Ma mère a voulu m’épargner toute contrainte matérielle alors qu’elle aurait dû m’apprendre ces choses. J’étais dépendante d’elle pour tout, je ne savais rien faire dans la maison, je n’étais au courant de rien.

Je devais me concentrer uniquement sur mon travail. Et si j’avais des envies ou des désirs qui n’étaient pas liés à mon travail, on ne m’écoutait pas. Cela ne servait à rien de perdre du temps. Comme mes camarades, je devais tout le temps travailler, prendre des cours supplémentaires. Mes parents auraient voulu que je sois un génie !

J’ai deux filles de 5 et 3 ans. J’avais 26 ans quand j’ai eu ma première fille, Anna, avec mon compagnon. Je l’ai voulue mais je me trouvais jeune pour avoir un enfant. Avec elle, ça a été tout de suite super, ça a été facile.

L’expérience d’être une mère m’a appris à être indépendante psychologiquement. En devenant mère, je n’étais plus une enfant. Si j’étais restée en Chine, j’appellerais ma mère qui s’immiscerait tout le temps dans ma vie. D’ailleurs, je n’ai pas voulu que ma mère vienne s’installer à la maison après la naissance, ça m’aurait embêtée qu’elle participe à ma vie intime. Je me suis débrouillée pour tout faire toute seule, avec mon compagnon.

Je veux élever moi-même mes enfants et non les confier à ma mère. En Asie, ce qui se fait souvent, c’est de laisser son enfant à quelqu’un de la famille. Pour moi, ce n’est pas parce qu’on a porté l’enfant qu’on est maman, il y a un lien qui se travaille avec le bébé.

Je suis différente de mes amies chinoises qui vivent en France – je suis plutôt une mère occidentale ! Dès qu’elles deviennent mères, elles veulent envoyer leur enfant à leur mère, en Chine. Elles se sentent incapables d’élever leur enfant, elles pensent que leur mère saura mieux s’en occuper.

Je voudrais que mes filles me ressemblent intellectuellement – alors que moi, je voulais m’émanciper de la pensée traditionnelle de ma mère ! Elle n’a pas su faire la différence entre la personne que j’étais et celle qu’elle voulait que je sois, ni mon père d’ailleurs.

J’aimerais comprendre mes filles, je les découvre, j’apprends à les connaître, à respecter ce qu’elles sont.

[1] Yingxue Huang est Docteur en recherches transculturelles à l’université de Lyon III.