Cité par Jacques-Alain Miller i lors des auditions au Sénat sur le mariage pour les couples de même sexe le 12 mars 2013, et devenu un classique dans les débats sur la procréation médicalement assistée, The Baby Business ii examine l’évolution d’une constante historique : « L’être humain est un produit de l’être humain », selon l’expression de J.-A. Miller. L’auteur, Debora L. Spar, Docteur en économie de l’Harvard Business School, saisit ce constat à la lumière de son domaine d’expertise : l’économie de marché vue depuis les États-Unis. Cet éclairage décille sans sidérer : Spar démontre que les spécificités du marché de la conception tiennent justement au produit en jeu.

C’est un marché paradoxal où l’objet convoité, l’enfant, « n’a pas de prix » et son obtention dépend de l’intervention des tiers rémunérés pour leurs services. Un marché sous transfert où la confiance envers le médecin l’emporte souvent sur un quelconque constat de résultat. Dans ce marché qualifié « d’imparfait » et de mondial – où il reste illégal de vendre un être humain – les produits et services qui permettent de s’en procurer ne manquent pas. Y pullulent : courtiers, médecins, avocats, généticiens, laboratoires, maisons pharmaceutiques, cliniques et assurances privées, entremetteurs d’adoption d’un côté, et de l’autre des femmes pauvres, vulnérables et marginalisées, fournisseuses d’ovocytes, d’utérus, et au pire du produit fini, ainsi que des hommes et des femmes nantis, utilisateurs des prestataires de service.

Impulsée par le désir d’avoir un enfant, l’histoire démontre le sans limites – ou presque – qui régit cette activité commerciale. Une industrie en fait, avec les chiffres à l’appui. Prêts à l’épuisement du corps par des FIV infructueuses à répétition, mais aussi à risquer la banqueroute en laissant toutes leurs économies, ces aspirants parents démontrent qu’il y a un réel pulsionnel en jeu dans l’affaire. Depuis le cri biblique de l’infertile Rachel qui envoie son mari auprès de sa sœur pour se procurer des fils, Spar décline les solutions que trouvent ceux qui souhaitent avoir des enfants « mais qui ne peuvent pas les produire eux-mêmes » iii. Ils s’appuient sur un marché international de produits et de services toujours plus diversifiés qui gravitent autour de chaque demande.

Point essentiel pour la psychanalyse, le livre démontre comment la quête de la conception, en créant de nouvelles connaissances, a créé de nouvelles significations : une mère n’est plus forcément celle qui porte l’enfant. Une nouvelle façon de penser et de dire ce que c’est d’être mère tente péniblement de s’extraire de l’ingénierie génétique et la technique scientifique. La nécessité d’un cadre juridique et éthique pour en parler s’impose – un jugement de Salomon iv moderne. Nos gamètes se voient spoliés de leurs confortables niches ancestrales dans les corps sexués au profit de montages complexes : adoption, fécondation d’une tierce personne (tel Jacob et sa belle-sœur), insémination artificielle, fécondation in vitro, mère porteuse, mère gestationnelle (sans lien génétique avec le fœtus qu’elle porte), et last but not least : designer baby, miracle de l’eugénisme moderne dont le patrimoine génétique hétérosexuel est choisi sur catalogue, prélude à la perspective ultime du clonage. Dans ces conditions, comment ne pas perdre notre humanité sans le discours analytique ? Cette évolution qui tend vers la déconstruction de l’« être mère » classique, certes déconcertante, reste tout de même largement dialectisable, donc symbolisable, à condition de ne pas nier le réel en jeu. Ce réel est enveloppé dans la réalité contemporaine pour laquelle l’auteur offre une clé de lecture nécessaire à un degré économique de sa compréhension : il s’agit d’une activité commerciale qui obéit aux lois de l’économie de marché en tenant compte de ses spécificités. Pour la réglementer, observe Debora Spar, il faut se pencher sur la question des droits de propriété et de consensus international.

Puisque le marché, acéphale, peut s’emballer ; puisque et le désir et la possibilité de « matière brute » sont théoriquement illimités (surtout dans un marché mondialisé qui ne connaît pas de frontières) ; puisque « le marché finit toujours par l’emporter sur la moralité » v, la mise en place d’une réglementation internationale, forcément imparfaite, est la solution la plus humanisante qui nous reste, argumente-t-elle. J.-A. Miller, lors des auditions au Sénat, préconisait cette même solution en se référant à l’enseignement de Lacan pour dire : « Ce que vous n’acceptez pas dans le langage, dans les normes, dans les lois, vous reviendra dans la figure d’une autre manière sur un autre plan » vi.

Certes, D. Spar et J.-A. Miller proposent, chacun à leur façon, de s’avancer courageusement les yeux ouverts sans se raconter d’histoires pour éviter le pire et garder notre humanité. Il n’empêche que Debora Spar avoue dans sa postface que, des six livres qu’elle a publiés, The Baby Business est bien le seul qui l’ai faite pleurer. Mais le courage n’est pas triste ! Laissons à l’auteur son mot de la fin : « Nous pouvons décrier le destin de notre progéniture manipulée, en fermant les yeux et en tentant de les faire disparaître dans le passé. Ou nous pouvons plonger dans le marché que le désir a créé, imaginant comment nous pouvons former nos enfants et sécuriser nos enfants sans nous détruire nous-mêmes » vii. Être mère au XXIe siècle : nouvel enjeu, immense dessein pour une psychanalyse qui n’a pas froid aux yeux, car orientée par le réel.

i http://videos.senat.fr/video/videos/2013/video17032.html

ii Spar D.L., The Baby Business, Harvard Business School Press, Boston, 2006.

iii Ibid., p. 1.

iv Premier livre des Rois (3, 16-28).

v Spar D.L., The Baby Business, op. cit., p.156.

vi http://videos.senat.fr/video/videos/2013/video17032.html

vii Spar D.L., The Baby Business, op. cit., p. 233.