Grande-Bretagne, 2 mai 1997 : Tony Blair (Michael Sheen) devient Premier Ministre et projette de réformer la Couronne Britanniquei. La reine Elisabeth accueille avec ironie et condescendance les promesses de ce jeune ambitieux, ne manquant pas de lui rappeler, lors de leur première entrevue, que c’est elle qui le sollicite pour former un gouvernement. Comme elle le fit et le fera avec d’autres après lui.

Le 31 août, Lady Diana meurt brutalement à Paris. Cet accident met fin à des années de guerre médiatique contre son ex belle-famille, la famille royale britannique.

La presse relaie l’hypothèse que cette dernière se réjouit de cette disparition, tandis que le silence d’Elisabeth II (Helen Mirren), surnommée « Mum » selon la coutume, devient assourdissant. T. Blair pressent une catastrophe politique à venir et l’enjoint de montrer au peuple son affliction.

Dans un dialogue aigre-doux avec son premier ministre, la reine lui signifie sèchement que cet enterrement est « a private matter » :

« − Justement, voilà l’occasion de montrer son chagrin, insiste T. Blair.

Un enterrement familial n’est pas une fête foraine. »

Le sujet est clôt.

L’homme de gauche, le modernisateur, dans un rôle radicalement à contre-emploi, protège-t-il Le Symbole politique de la Grande-Bretagne ou bien La Mère ? Qui se trouve avoir l’âge de la sienne, suggère malicieusement Cherie (Helen McCrory), sa femme.

Car c’est bien sur le terrain de la bonne mère que se jouera le match entre Lady Di et Elisabeth Windsor. D’un côté The people Princess, héroïne de conte contemporain, décline la femme tantôt glamour, tantôt mère Teresa, à la fois fragile et libre. De l’autre, se dessine en creux le portrait rigide de la gardienne d’une caste arrogante et obsolète. Au peuple de trancher. Surtout, Elisabeth II semble partager l’avis de J. Lacan : « Il y a une trop grande confusion en effet, de nos jours, entre ce qui fait public et ce qui fait poubelle ! »ii

La rumeur enfle de jour en jour. Dans les journaux et dans la rue, dans le pays et dans le monde entier. Cloitrée dans sa propriété de Balmoral, comme dans ses préjugés, la famille royale se persuade que la presse manipule le peuple et que ce dernier saura garder raison.

Le portrait de la famille royale est lourdement à charge. Mais visiblement, S. Frears aimerait rendre justice à la reine comme femme. Souveraine accédée trop tôt au pouvoir, éduquée pendant la guerre par un Churchill n’ayant à promettre que du sang et des larmes : « C’était un temps où le public, ce n’était pas la même chose que le déballage du privé, et où quand on passait au public on savait que c’était un dévoilement, mais maintenant ça ne dévoile plus rien puisque tout est dévoilé. »iii

Frears semble témoigner aussi qu’il n’existe pas le moindre soupçon de sentiment maternel chez cette femme, identifiée toute au phallus de sa fonction, tel le superbe cerf qu’elle entrevoie, comme en rêve, sur les terres de son enfance.

The Queen finira par céder aux appels de son premier ministre, et Lady Di aura des funérailles nationales. Dans un vibrant discours en réponse à l’attaque cinglante du frère de Diana, elle saura faire valoir son statut de grand-mère aimante et protectrice.

A-t-elle été sensible aux paroles du prince Charles sur son ex-épouse, reconnaissant qu’elle, au moins, aimait ses enfants ?

Ou bien la tête tranchée du cerf lui suggéra de ne pas perdre la sienne ?

Tout ému de son prodige, T. Blair la remercie :

« − Je ne comprendrai jamais ce qui s’est passé cet été, répond-elle.

[…] Vous avez fait preuve de beaucoup de force, de courage et d’humilité.

Vous confondez humilité et humiliation […] »

Les temps changent, la politique aussi. La reine Elisabeth le rappelait aux première minutes du film : seul sujet britannique à ne pas voter, elle est exclue du « pour tout x », et ce quel que soit son sexe. Un nouveau discours, compassionnel et affectif, mais non moins tyrannique, a remplacé l’ancien, l’inscrivant malgré elle dans la logique de la castration.

La mère de l’amour l’emporte sur celle du phallus. Après tout, peu importe aux Anglais, pourvu que God save the Queen !

i Film de Stephen Frears, sorti en 2006.

ii Lacan, J., « Conférence à l’université de Milan, le 12 mai 1972 », Édition La Salamandra.

iii Ibid.