Dans le Séminaire X, Lacan nous parle de sa rencontre, lors de son premier voyage au Japon, avec la représentation bouddhique de la divinité féminine Guanyin, encore visitée de nos jours par les femmes désireuses d’enfant, en Chine comme au Japon. Un avatar de cette déesse est Chen Jinggu, dont la légende est née au Xe siècle dans la région du Fujian, qui fait face à Taiwan sur le continent, dans le royaume de Min. Son culte n’a cessé de perdurer à travers les siècles, souvent de façon clandestine, dans la région de Fuzhou, et surtout à Tainan.

La sinologue Brigitte Berthier en a fait une étude approfondie parue sous le titre La Dame-du-Bord-de-l’Eau,où elle considère ce mythe comme fondateur de la « féminité » en Chine. Il décrit les rituels qui peuvent protéger les femmes comme les enfants des attaques et des actions néfastes de divers « démons », et institue autour de Chen Jinggu une tradition liturgique « féminine » régulant une société de femmes et de « chamanes », en parallèle avec celle de son cousin le maître taoïste Chen Shouyan.

On sait mieux, depuis les travaux de K. Schipper, que les trois « religions » de la Chine ont pour fond commun un taoïsme primitif qui a continué à survivre même sous le communisme en une religion populaire dont Chen Jinggu est une figure.

La question de la féminité est fondamentale dans le taoïsme philosophique et se transpose dans la religion populaire en des figures marquantes de la féminité présentée à la fois dans une grande crudité et un fort symbolisme.

L’histoire de Chen Jinggu est intimement liée à celle du royaume de Min. Il est dit que l’impératrice Chen Jinfeng, lors d’un accouchement difficile, fut sauvée par Chen Jinggu. La légende en fait deux sœurs, mêlant féminité et pouvoir. Ainsi des couples mère-fille, ou de sœurs, semblent supplanter le couple homme-femme. Tout au long de la légende, Chen Jinggu fait couple avec une série de jeunes filles qui sont autant de démones (Tigre d’or, Serpent Blanc, etc.) alliées ou ennemies. L’initiatrice apprend à l’adepte le pouvoir de la régression qui est source des transformations. Comme dans le mythe de Lao Tseu qui régresse dans la matrice maternelle pour se régénérer, la conception du rôle féminin dans le taoïsme semble être : initiatrice à une régression et à la religion des transformations. Le cheminement masculin dans l’alliance avec un personnage féminin sera : se faire féminité. « Dans cette alliance, ils obtiennent symboliquement un rôle enfantin, et l’on retrouve ici une constante de la symbolique religieuse chinoise, dans laquelle le personnage masculin-paternel est le plus souvent absent, et se voit remplacé par un personnage enfantin formant avec la femme ce couple mère-enfant déjà évoqué »[1].

Chen Jinggu est une femme active qui a pour mission de faire par sa magie venir la pluie, quand elle se trouve enceinte. Elle se rend chez sa mère pour lui expliquer son intention d’« avorter » et de lui confier la garde de l’enfant jusqu’à son retour. Il y a « avortement » dans la mesure où l’enfant n’est pas encore né quand elle le fait sortir de son ventre. La chambre d’accouchement est transformée en un emboîtement symbolique d’enceintes autour de l’embryon, véritable équivalent d’un placenta qui protège l’enfant dans la maison maternelle, et confié au silence de la mère. Celui-ci est essentiel pour maintenir l’efficacité du labyrinthe protecteur, en un temps magique d’avant le langage.

« C’est le langage même, le fait de nommer ou de dire, dao, qui fait ici césure, qui marque la naissance. L’enfant n’est pas encore né, tous ces artifices en témoignent, et en le confiant au silence de sa mère, Chen Jinggu pense prolonger en dehors d’elle cet état fœtal où il n’est point d’espace, point de vide où tomber, où se perdre : c’est là aussi le sens de zhai, qui est le rituel du silence, accompli à l’intérieur du corps »[2].

Mais elle est convoquée à l’autre face du rituel, celle du jiao, ouverture au monde de la transformation où, seule capable de faire pleuvoir, elle va venir en aide à son cousin Chen Shouyuan en exerçant ses dons de magicienne.

Pendant son absence, sa mère rompt le silence, l’enfant meurt et elle-même, n’ayant pu choisir entre maternité et chamanisme, trouvera également la mort.

La valeur de vérité de ce mythe, pour Brigitte Berthier, réside dans l’écart entre la présence des femmes dans la liturgie taoïste, déesses porteuses de valeurs de régression et de transformation, mais qui n’existent que dans l’imaginaire alors que « dans la réalité elles sont mères, donneuses de fils pour un patrilignage et / ou, si cette échappée leur est nécessaire, chamanes, médiums, louvoyant ainsi entre réalité sociale et leur archétype religieux »[3].

Une autre vérité semble aussi être frôlée, celle du lien de la maternité dans son temps de grossesse avec le zhai, la face silence du corps, d’une jouissance hors langage. Il y aurait dans le langage forclusion du fait d’être mère, que toute technicité d’échographie et d’accès divers à la conception ne peuvent recouvrir, seulement peut-être préciser en donnant le « véritable » rôle maternant à la mère porteuse, comme cela semble émerger dans certaines disputes autour des procréations médicalement assistées.

[1] Berthier B., La-dame-du-bord-de-l’Eau, Nanterre, Société d’ethnologie, 1988, p. 87.

[2] Ibid., p. 109.

[3] Ibid., p. 295.