À travers le huit clos Savannah Bay de Marguerite Duras, suivons Madeleine, comédienne arrivée aux heures tardives de sa vie. Elle a joué, aimé, vibré. Elle a aussi oublié des pans de son histoire. Elle ne sait plus que peu de choses ; elle a existé à la disparition de Savannah. Comment la vie peut-elle continuer à couler quand le monde de Madeleine s’est figé autour de la trace de Savannah, à jamais introuvable.

 L’empreinte de Savannah

Madeleine a perdu la réponse vivante à son amour, Savannah. Le désarroi dans laquelle la plonge cette perte, réclame son du. Impossible pour Madeleine d’exprimer sa souffrance ; le mot Savannah vient alors tout dire dans le même temps où il perd sa signification. La mémoire trouée de Madeleine, hésite, ne sait plus qui est ou ce qu’est Savannah. Madeleine se rattache à Savannah, elle raconte et réinterprète ce qu’a vécu cette jeune fille. Elle marche sur les pas de Savannah, se faisant Savannah, s’appropriant son histoire. Savannah devient une inscription dans le désert de Madeleine, laissé par le suicide de son enfant. Elle est la morsure dans le corps de Madeleine, qui  lui rappelle la vie comme la mort.

 L’existence, au-delà la vie

L’amour désemparé de Madeleine dissout son être. Savannah ne peut plus répondre à sa demande d’amour, mais devient une plaie fixe intemporelle. Cette marque produite par l’impensable décès d’un être cher fait le corps palpitant. Elle souligne son état de matière jouissante, tout en évoquant l’irreprésentable mort. Elle est signe à l’Autre qu’un réel a surgi. Un traumatisme est entré en irruption. Cette emprunte dénuée de sens, existe à Madeleine qui peut s’y lier, s’y exposer. Mais la vie réclame sa part d’ombre, de mouvements  pour se déployer, notamment entre les interstices des signifiants. Madeleine s’isole du monde, bien trop pleine de Savannah. Pour rompre son immobilisme, la jeune femme qui prend soin d’elle, l’invite à se rappeler l’histoire de Savannah.

 La vie court toujours

Madeleine se souvient péniblement des évènements à Savannah Bay. La jeune femme insiste, l’aide réactivant la perte qui fissure les souvenirs de la dame au passé tragique. Madeleine est réticente, refuse de s’affronter à son malheur, puis est prise par la parole. Elle évoque celle qui fut sans doute la génitrice de son interlocutrice, alimentant ainsi le lien avec une éventuelle petite fille. Elles jouent à reconstituer la rencontre de Savannah avec son amant, à chanter ce qu’elle chantait. Elles rhabillent ainsi le vide laissé par la défunte, fomentant un voile précaire sur le trou. La vie peut alors s’immiscer entre les lignes de l’histoire qu’elles revisitent. Elle court entre les mots qu’elles s’adressent en hommage de la morte.

Mais dans le texte de Marguerite Duras, la vie se déploie aussi avec qui se propage dans les voix, s’infiltre dans les vêtements créés, donnés, portés… Ce sont des mouvements qui prennent leurs droits dans le théâtre de Madeleine, théâtre qui met en scène ce dont elle ne peut souffler un dire.

 Le réveil de Madeleine

Il n’y a pas de mots pour signifier la vie. Celle-ci s’agite dans le corps au nom d’un vivant parleur, voyeur, dévoreur,… ou autre jouissance flirtant avec une pulsion. Ainsi la vie s’émoustille chez le parlêtre lorsque celui-ci n’est pas figé par un trop de jouissance devenue mortifère. Un peu, mais pas trop de jouissance dévastatrice, l’équilibre est toujours fragile. Le traumatisme de Madeleine est ce qui rompit son quotidien tissé  par l’amour. Au temps du bonheur, pas l’ombre d’une tourmente à l’égard du rapport sexuel qui n’existe pas. Au temps du malheur, c’est la fracture qui produit comme un coup de tonnerre dans la vie de Madeleine, la réveillant de son doux rêve. La mort innommable s’est dessinée dans son ciel, laissant un signifiant, Savannah, comme une trainée de poudre. A partir de cette marque du ciel, Madeleine aurait peut-être pu s’enseigner sur ce qui est traumatique pour l’être parlant mais aussi tirer quelques fils de la vie à partir desquels s’en tresser une moins  alourdie par la douleur.

Madeleine a bu son malheur jusqu’à la lie. Elle ne craint pas la mort qui a éventré son ciel. Sa profession de comédienne lui permit cependant d’user de Savannah, de son histoire avec un homme. Tout en répondant à la demande de l’Autre social, elle  put montrer ce qui peut se jouer chez une femme dans une relation amoureuse. C’est pourquoi elle mourrait chaque soir sur scène en héritage de Savannah, montrant l’indicible autre jouissance.  Le traumatisme est toujours sexuel. L’enfant Savannah qui portait si bien l’intérêt maternel, dissimulait derrière l’amour maternel la femme. Elle laisse Madeleine engourdie par sa perte, incapable de créer un bon heurt après cette déchirure. Soustraite de la possibilité de dire son être de femme, Madeleine réitère l’histoire de Savannah, celle de la  rencontre traumatique avec l’autre sexe qui a donné l’élan à la jeune fille de rejoindre le néant de la mort en mer, révélant la non-limite de la jouissance féminine et son ravage. Le ravage de la mère en écho de celui de la fille disparue est ce qui mine le chemin à la vie ; Madeleine n’a su se trouver un partenaire symptôme, où s’amarrer de son autre jouissance. Elle a pratiqué les théâtres où l’amour parfait qui se rêve ne peut finir que par la mort ; seule la castration permet d’en passer par un Autre et donne une chance à la vie de couler entre les défaillances de l’Un et de l’Autre.