Nées au tournant du siècle, entre 1873 et 1914, Colette, Simone de Beauvoir et Marguerite Duras ont en commun une mère trop là, envahissante, négligente. Sophie Carquaini nous propose trois tableaux de mères qui, dans leurs rapports à leurs filles, révèlent leur toute puissance maternelle. En les faisant revivre dans leur époque, l’exotisme de l’Indochine des années vingt chez Duras, la bourgeoisie du début de siècle chez Beauvoir, la Bourgogne pour Colette, S. Carquain explore les relations mère-fille tantôt tendres et complices mais le plus souvent violentes et dévastatrices. Elle raconte comment, progressivement, chacune a pris la plume pour se distancier de la mère et exister.


Parmi ces filles, Duras. S. Carquain revient sur l’ouvrage Un Barrage contre le Pacifique ou ce qui reste du rapport sexuel, du corps et du sexe quand il a perdu ses oripeaux imaginaires. Chez Duras, le dévoilement est violent et le réel fait retour à chaque ligne : violence de la sexualité quand elle n’est pas parlée, violence de la rencontre avec l’Autre sexe quand elle est subie, violence de la grossesse quand elle est seule procréation, violence d’être mère quand ça annule l’être femme.


La mort rôde près des rizières de la mère – et notamment celle des enfants. « Ils en étaient de ces enfants comme des pluies. Ils arrivaient chaque année, par marées régulières. Chaque femme de la plaine avait son enfant chaque année. À la saison sèche, lorsque des rizières se relâchaient, les hommes pensaient davantage à l’amour et les femmes étaient prises naturellement. Chaque année, le ventre de chaque femme se gonflait d’un enfant, le rejetait pour ensuite reprendre souffle d’un autre. »Voilà pour la maternité et ses rejetons. « À un an, la mère les lâchait loin d’elle, ne les reprenant que pour les nourrir, leur donner, de bouche à bouche, le riz préalablement mâché par elle pour essayer d’en sauver quelques-uns de la mort. »Voilà pour le nourrissage de ces êtres prématurés réduits à des oisillons attendant le vers bouche ouverte. « Chaque année, à la saison des mangues, on en voyait perchés sur les branches qui attendaient, affamés. L’impatience des enfants affamés devant les mangues vertes est éternelle. » Ces enfants maigres accrochés aux arbres, fascinés devant les mangues peinant à murir et à les nourrir, mourraient par défaut de nourriture et d’attention portée.

Duras restera choquée par ces scènes de l’enfance qui évoquent, dans leur insistance, l’irruption d’un réel à l’endroit de son désespoir. À douze ans, errant seule une nuit, elle entendit soudain une voix glapissante. « Il fait nuit noire. Marguerite plisse les yeux et voit que la mendiante dans ses bras porte un bébé. La pouilleuse est sans âge. » La figure de la mendiante revient souvent dans l’œuvre de Duras. Une fille, « pauvresse » jetée à la rue, souvent enceinte ou encombrée d’un enfant. Dans le Vice-consul, il s’agit d’une jeune fille enceinte, chassée par ses parents. Cette figure de la « femme pauvre » qui mendie trois sous ou un peu d’affection devient vite une suppliante, une criante, une hurlante : une mère. « La mendiante est comme la mère, elle ne sait plus pleurer, elle ne sait plus que crier. »

Dans Un Barrage contre le Pacifique, la mendiante veut vendre son enfant parce qu’elle n’a plus de quoi la nourrir. La mère refuse de prendre l’enfant mais une nuit la mendiante le lui dépose. Contrainte, la mère chargera sa fille de 12 ans (Duras) de prendre soin de ce bébé de six mois qui n’accepte qu’un riz préalablement mâché comme nourriture. « Un soir, elle prend dans ses bras [la] poupée sans vie et se met à hurler : elle est morte ! »Duras confiera plus tard le traumatisme énorme que provoqua cette perte. Elle n’a cessé de vouloir écrire ce réel qui laisse toujours sans voix. Dans ce dernier ouvrage, S. Carquain cherche à cerner ce qui ne cesse pas – pour chacune – de ne pas s’écrire. Son recours à ces trois histoires de femmes n’est pas le moindre des choix !


iCarquain S., Trois filles et leurs mères, Paris, Charleston-Leduc, 2014.