Le cas Aimée, par lequel Lacan fit son entrée dans la psychanalyse en 1932, est celui d’une mère qui a la certitude que l’on en veut à la vie de son enfant. Quelle était la fonction, pour elle, de celui-ci ? Le délire de persécution d’Aimée fut-il un vœu de mort dénié et projeté ? S’agissait-il plutôt d’une manifestation de perversion maternelle ? Lacan ne l’exclut pas et le mentionne dans une note.

Dès sa première grossesse, Aimée se sentit déprimée. Elle avait l’intuition que son entourage se moquait d’elle. Comme les accusations se précisaient, elle en vint à penser : « Pourquoi m’en font-ils autant ? Ils veulent la mort de mon enfant. Si cet enfant ne vit pas, ils en seront responsables »i. Elle eut des cauchemars où des cercueils apparaissaient. Elle agressa son mari et creva les roues du vélo d’un collègue. Néanmoins, elle préparait aussi activement la venue de son bébé. Puis, ce fut la catastrophe. Elle accoucha d’une petite-fille mort-née par asphyxie du cordon et imputa ce malheur à ses ennemies.

Aimée tomba une seconde fois enceinte et re-déprima aussitôt. Mêmes angoisses, même tristesse, interprétations analogues. Cette fois, elle accoucha d’un enfant mâle dont elle s’occupa de façon exclusive durant des mois. Personne ne pouvait approcher du bébé, si des voitures passaient trop près du landau, elle agressait les automobilistes. Néanmoins, elle donna subitement son congé de l’administration des postes pour fuir en Amérique et devenir romancière. S’occupant avec passion du nourrisson et craignant tellement pour sa vie, elle pouvait tout aussi bien l’abandonner.

Toute sa famille s’affola et la supplia de renoncer à ses projets fantasques. Sa sœur aînée proféra même une menace : « Tu verras ce qui t’arrivera, si tu ne renonces pas à cette idée ». Aimée saisit qu’elle avait affaire à un complot qui visait à lui arracher son enfant en la faisant interner. À la suite d’une première hospitalisation dans une clinique, Aimée s’occupa de nouveau de son fils, mais demanda à son administration de quitter sa ville de province pour s’installer seule à Paris.

Le délire se développa à partir du moment où elle fut affranchie des contraintes familiales, de ses fonctions de mère et de femme au foyer. Ce fut à Paris qu’elle saisit que l’actrice, qu’elle agressera plus tard à la sortie du théâtre, en voulait à la vie de son enfant. L’actrice représentait des valeurs qu’Aimée abhorraient moralement, mais qui l’attiraient secrètement : la vie publique, la célébrité, la liberté, soit ce qu’elle voulait acquérir pour elle-même en devenant femme de Lettres.

Elle lut alors dans des journaux des menaces claires. Son fils allait être tué « parce que sa mère était médisante, était “vilaine” et qu’on “se vengerait d’elle” »ii. Elle craignait que son fils ne meure à la guerre, alors qu’il n’était encore qu’un petit enfant. Elle attendait anxieusement le télégramme qui annoncerait sa mort. Sa crainte s’exprimait de la façon suivante : « S’il ne lui arrivait pas malheur maintenant, ce serait plus tard, à cause de moi, je serai une mère criminelle »iii. La menace était parfois imminente : « On fera mourir mon fils à la guerre, on le fera se battre en duel ». Ou repoussée dans un futur inquiétant : « Rien ne presse, mais là-bas l’orage s’amasse »iv. Elle supplia le Prince de Galles d’intervenir à Genève pour empêcher la guerre.

De plus en plus éperdue, Aimée se rendit à Saint-Étienne et y acheta un grand couteau de chasse. Elle voulait s’expliquer avec sa pire ennemie. Elle se dit en effet : « Que pensera-t-elle de moi, si je ne me montre pas pour défendre mon enfant »v. Elle se rendit à Paris et attendit l’actrice à la sortie du théâtre avec son couteau dans son sac.

Le projet de s’éloigner en s’exilant en Amérique n’a guère été admis par la famille d’Aimée. En la considérant comme une mère indigne qui voulait abandonner sa progéniture, son entourage ne saisit pas que le souhait de s’en aller vers de nouvelles aventures était une tentative pour se séparer d’un excès de jouissance que l’enfant incarnait comme objet a dans le réel.

Le même enfant, devenu homme, s’adressa à Lacan bien des années plus tard. Mais ceci est une autre histoire.


i Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports à la personnalité (1932), Paris, Seuil, 1980, p.159. 


ii Ibid., p.163.


iii Ibid.


iv Ibid., p.164.


v Ibid., p.172.