ValÇrie Jurin 2

Valérie Jurin, enseignante, élue à la ville de Nancy depuis 2001, adjointe au maire depuis 2003 et conseillère communautaire en charge de la Santé au grand Nancy. Elle préside deux associations, l’ARS (Association de réinsertion sociale) et le CIDFF (Centre d’information au droit des femmes et des familles) qui assure une mission d’intérêt public confiée par l’État dont l’objectif est de favoriser l’autonomie sociale, professionnelle et personnelle des femmes et de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle a trois filles.

Y a-t-il une interrogation posée à la société sur ce que c’est qu’être mère aujourd’hui 

Nous sommes loin du modèle parental de l’après guerre. De profondes mutations ont touché la famille, cela entraîne, à mon sens, une déspécialisation du rôle des parents. On est définitivement sorti du modèle « Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer ».

De fait, le rôle de la mère est interrogé. Les avancées en termes d’égalité homme/femme font que les femmes travaillent de plus en plus, qu’elles ont des ambitions légitimes de carrière et d’épanouissement personnel, ce qui produit un bougé dans les positions du couple. La vie familiale est plus compliquée, les séparations et les recompositions familiales complexifient aussi les choses. Si les pères sont plus sollicités, il en est de même pour les aidants naturels (belle-mère, grand-mère, demi-frère et sœur…) ou pour des personnes extérieures (nounou, baby-sitter, employée de maison…). La mère est amenée à déléguer en quelque sorte un certain nombre de tâches auprès d’autres partenaires, d’autres acteurs, qui vont la soulager mais en même temps la mettre parfois en difficulté dans l’exercice de sa parentalité.

Parallèlement, comme dans tous les domaines de notre société, règne un impératif de performance. On entend beaucoup de souffrances chez les parents, liées à un désir de performance individuelle, désir également reporté sur l’enfant. L’enfant est à la fois porteur d’un projet d’amour entre deux personnes, d’un projet de couple et de famille et d’un projet de vie. Peut-être est-ce trop ? Peut être est-on trop exigeant ?

Est-ce qu’on ne va pas vers une communauté autour de l’enfant ?

C’est possible. Je pense qu’il faut accepter que le rôle du parent ne soit plus aussi exclusif ? Réfléchir au rôle des beaux-parents, à celui des grands-parents. Des actions en justice sont d’ailleurs régulièrement menées qui mettent en jeu les droits de ces acteurs dans l’éducation des enfants. Les parents doivent-ils craindre un amoindrissement de leur rôle, de leur autorité ? D’autres sociétés vivent davantage selon des modes communautaires et le vivent très bien. Un proverbe africain ne dit-il pas qu’« il faut tout un village pour élever un enfant » ?

La réflexion vaut d’ailleurs aussi pour les familles homoparentales : si deux personnes de même sexe élèvent un enfant, une communauté plus élargie sera peut-être nécessaire autour de lui. Nous avons peu de recul pour nous forger un avis. Peut-il y avoir un manque de maternité ou de paternité ? On est très vite dans la culpabilité par rapport à l’enfant.

Être mère, c’est être coupable ?

Il y a indéniablement un lien fort entre la maternité et la culpabilité.

Aujourd’hui, avec le contrôle de la procréation et les nouvelles techniques comme la PMA, les enfants sont, pour la grande majorité, désirés. Ils sont rêvés, imaginés. Dès les premières images d’échographie, ils reçoivent des prénoms ! C’est encore plus vrai dans les adoptions où les parents vivent un véritable parcours du combattant durant lequel l’enfant est encore plus rêvé et attendu qu’un autre. Les difficultés, les erreurs, les échecs rencontrés dans l’exercice effectif de la parentalité qui sont pourtant normaux, sont d’autant plus culpabilisants et mal vécus notamment par les mères.

J’ajouterais que, si l’adoption est une démarche de couple qui soude les parents vers un but commun, dans les techniques de PMA, l’investissement physique et psychique des mères qui vire parfois à l’obstination, non seulement met en péril le couple mais génère souvent un surinvestissement sur l’enfant. La femme disparaît derrière la mécanisation du corps de la mère.

Un autre lieu de culpabilité : la famille recomposée ! Je parle d’expérience puisque j’ai eu à connaître le divorce de mes parents dans les années 80. Au final, entretenir de bonnes relations avec ma belle-mère – que j’apprécie beaucoup – m’a demandé non seulement de surpasser l’impression que j’avais de trahir ma mère mais aussi de « réassurer » cette dernière dans sa fonction de mère et dans l’amour que je lui porte. Plus facile à dire qu’à vivre ! Puis mon propre divorce m’a amenée à recomposer une famille de six enfants (trois enfants de mon coté et trois de mon compagnon sachant que mon ex-conjoint a refait une famille aussi). Une autre aventure ! Au final, j’en retire que, dans de telles familles, chaque enfant bénéficie autour de lui d’une multitude d’adultes aidants ayant chacun des ressources différentes, comme s’il y avait un village autour de lui. Pour son épanouissement, il doit avoir la liberté d’aller vers l’un ou l’autre selon ses envies et ses besoins. Mais je reconnais que cette liberté, qui bien sûr s’accompagne de règles et de devoirs, peut être douloureuse pour le parent naturel, notamment la mère, éveiller sa culpabilité et lui donner le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur.

J’ai été précédemment mariée à un médecin réanimateur, qui me disait être impressionné par le grand nombre de personnes qui au moment de mourir appellent leur mère, dans un dernier souffle. Lorsque l’on retourne à la terre, on appelle sa mère au secours. La mère est un recours ultime, proche du « sacré ». Face aux mutations de la famille contemporaine, il faut peut-être que la mère lâche un peu de lest, qu’elle soit plus confiante. Sa place n’est pas contestée. Il lui faut cependant adopter une posture moins rigide, moins traditionnelle, plus ouverte à des formes familiales à dimensions variables, qui s’agrandissent, s’inventent, se réinventent et redistribuent les places autour de l’enfant, pour lui offrir plus de soutien, de bienveillance et de bien-être.

Propos recueillis par Catherine Decaudin