Les années les plus fécondes de l’élaboration de Virginia Woolf sont celles qui se tiennent entre 1925 et 1928, entre le début de l’écriture de To the Lighthouse (1927) et Orlando (1928). Si To the Lighthouse traitait l’envahissement de l’objet voix, Orlando traite à la fois la question de l’être-femme et la question de l’amour de l’Autre sexe : Orlando, un homme se transformant en femme, et aimant une autre femme.

Orlando a été écrit après la relation amoureuse que Virginia a entretenue avec Vita ; l’écriture a commencé au moment où Virginia a appris que cette dernière la trompait avec une autre femme.

On a qualifié ce roman de plus longue lettre d’amour d’une femme à une autre femme. Mais entre Virginia et Vita, il ne s’agissait pas que d’amour : la jouissance du corps était dans le coup, et violemment. Il semble que ce soit cette violence de l’excitation que n’ait pas supporté Vita, repoussant progressivement l’ardeur des demandes de Virginia.

Avec Léonard, par contre, il n’y a jamais eu de jouissance, jamais eu de relations sexuelles, même pendant leur voyage de noces – ce qui l’a fort dépité. Il a accepté cette situation pendant toute leur vie commune, et on ne lui a pas connu d’autre relation ni amoureuse ni sexuelle.

En écrivant ce roman, Orlando, Virginia Woolf transformait en œuvre durable une relation amoureuse par trop fragile et éphémère. Elle a ainsi répondu à ce qui faisait un souci, un problème, une question – l’envahissement de la voix,la forclusion phallique, l’inexistence de La femme – en produisant des livres.

Or c’est précisément en trouvant un appui dans son œuvre qu’elle peut faire face à sa sœur, Vanessa, et ses enfants. Sa sœur a et est ce qu’elle ne pourra jamais avoir ni être : avoir des enfants, être mère. Là, elle éprouve une angoisse absolue et une profonde dépression.

Dans une des pages les plus importantes du Journal, à la date du 15 septembre 1926, elle écrit :

« Oh ! la voilà qui commence à s’approcher, cette horreur [the horror] ! L’effet physique est celui d’une vague [painful wave] douloureuse s’enflant sans la région du cœur ; elle me ballotte [tossing me up]. Je suis malheureuse ! Malheureuse ! Arrière ! Mon Dieu, je voudrais être morte ! Pause. Mais pourquoi ressentir cela ? Laissez-moi regarder comment la vague se soulève. Je regarde. Vanessa. Des enfants. L’échec [failure]. Oui, je distingue cela. L’échec. L’échec, l’échec. (La vague se redresse [The wave rises]). Oh, ils se sont moqués de mon goût pour la peinture verte. (La vague se brise [Wave crashes].) Je voudrais être morte ! [I wish I were dead !] J’espère que je n’ai plus que quelques années à vivre ! Je ne peux plus affronter cette horreur. [I can’t face this horror anymore.] (C’est la vague qui déferle sur moi [This is the wave spreading out over me].) Cela se répète, plusieurs fois, avec des variations dans l’horreur. Puis, au moment critique, la souffrance [pain], au lieu de conserver sa violence, s’estompe. Puis, je somnole. Je me réveille en sursaut… Encore la vague ! La souffrance irrationnelle. Le sentiment d’échec… »[1]

« Vanessa. Des enfants. L’échec » – sa sœur réussit là où elle échoue. Virginia éprouve avec douleur ce que Vanessa réussit à faire.

Au mois d’août 1937, Julian Bell, le fils de sa sœur qui s’est engagé pour défendre la République espagnole, est tué. D’emblée elle ressent un immense vide, qui la renvoie à son inanité, au néant de sa vie. Comment lutte-t-elle contre ce néant ? En travaillant. « Car sitôt que je cesse de travailler, la fin est en vue, le néant commence. »

Bref, par le travail d’écriture, par la production d’œuvres, elle trouve une réponse à laquelle elle peut se raccrocher : Vanessa a des enfants, « moi, j’ai une œuvre ».

[1]. Virginia Woolf, Journal, Paris, Stock, 1983, tome III, p. 325.