« Je me souviens du jardin du Luxembourg, la musique commence et une secousse m’arrache à ma mère […] puis le manège ralentit devient terrain incertain mais ma mère est là devant moi comme un pilier autour duquel je jette la mare de mon regard », nous dit la voix off. « Ce terrain incertain » est celui sur lequel Frédéric Goldbronn, cinéaste, a choisi de poser ses pas pour ce film documentairei. Il y convoque la figure de sa mère, disparue, en interrogeant la mémoire de ses enfants – ses sœurs et son frère.


C’est l’histoire d’une famille qui n’en est pas une. Cinq enfants nés de pères différents qui n’ont pas grandi ensemble. Anne, Patricia, Catherine, Serge vont se réunir autour du souvenir de leur mère décédée. Les paroles que chacun d’eux choisit pour l’évoquer sont douces, poétiques, authentiques, parfois douloureuses comme une tentative de remédier à cette séparation, de retrouver la poignance des choses ou l’innocence d’un regard partagé.


Prenant le parti de s’adresser à elle à la première personne, au présent et en la tutoyant, Frédéric Goldbronn part à sa recherche. Il interroge le mystère qui entoure sa jeunesse et ses origines. Leurs origines. Il lui confie ses peurs d’enfant, questionne ses non-dits, ses silences et l’on devine à travers cette « boîte dorée » retrouvée à sa mort qu’elle a dû emporter bien des secrets dans la tombe du cimetière juif où elle repose. Ce qu’il découvre est son passé douloureux d’enfant abandonnée et de femme maltraitée par l’Histoire et les histoires amoureuses.


Chaque enfant la désigne à sa manière, chacun recherche l’image qui ressemble le plus à celle qu’il a perdue.


« Ma mère », dit Catherine l’aînée, élevée dans une famille d’accueil à la fin de la guerre. Pour elle ce fut l’abandon et la souffrance.


« Mouche » pour Anne et Patricia, confiées par la justice à leur père, partageant avec elle les vacances avant de vivre à son domicile leur fin d’adolescence. Patricia évoque un îlot de liberté dans une éducation bourgeoise et provinciale. Anne est celle qui fut détentrice, longtemps, du secret de sa maladie.


Pour Serge, à qui l’on a longtemps caché l’existence de sa vraie mère, « Madeleine » demeure une inconnue qu’il aurait aimé aimer alors que, dit-il, « tout a été fait pour m’en protéger ».


Enfin Frédéric, seul enfant que, jusqu’à 17 ans, elle eut élevé, le seul qui n’ait jamais connu son père, s’adresse à elle en l’appelant « maman ».


Tous partagent le sentiment qu’elle est partie trop tôt.


Ce regard sur l’absente est aussi celui sur une société engoncée dans ses préjugés qui a failli détruire cette femme trop éprise de liberté.


Rassembler ce qui fait famille à partir du lien maternel, tel a été le propos du cinéaste, qu’éclaire par ces mots l’aînée, Catherine : « puis je me suis retrouvée avec vous en famille. Elle vit à travers nous, nos failles, nos forces, nos regards et nos sourires ».


i Frédéric Goldbronn, Visages d’une absente, film-documentaire, France 2013.