Entretien avec Judith Katzir

Judith Katzir, 51 ans, écrivaine israélienne, mère de deux filles (15 et 22 ans) nous reçoit dans son appartement telavivien. Son dernier roman Tzilla, sorti en 2013, n’a pas encore été traduit en français. Il reprend l’histoire de son arrière grand-mère arrivée au pays au début du XXe siècle.  

Être mère, qu’est-ce que ça évoque chez vous ?

Ma famille est matriarcale. Je suis issue d’une lignée de femmes qui commence par Tzilla, mon arrière grand-mère. Or, si d’habitude une mère se soutient de sa propre mère dans sa rencontre avec la maternité, chez nous cette transmission a été amputée. Ma mère et ma grand-mère sont mortes jeunes. Ainsi avons-nous toutes les deux vécu la maternité en l’absence de notre propre mère. Il y a eu là comme une rupture. D’ailleurs, j’ai promis à mes filles de briser cette malédiction. Je veux voir mes petits enfants. La filiation dont je parle est donc une construction que j’ai créée malgré l’absence de continuité. Elle s’est faite à l’intérieur de moi, dans mon esprit ainsi que par mon écriture, notamment dans Tzilla.

Souvent on parle de la filiation du côté de la transmission masculine, du père. Vous parlez de la filiation du côté de la mère. Qu’est-ce qui se transmet de mère en fille ?

C’est tout un ensemble de choses. On peut le dire de façon positive ou bien parler de la faiblesse des hommes. Les femmes de notre filiation, depuis Tzilla au début du XXe siècle, ont toutes été dominantes. Elles tenaient le ménage et entretenaient la famille. Ainsi, Tzilla, la « mère patronne » de cette filiation, qui a quitté la Russie et ses parents pour immigrer en Palestine en 1906, a erré dans le pays à la recherche d’un gagne-pain. Il n’est peut-être pas sans intérêt de mentionner que cette recherche l’a conduite à vivre dix ans à Gaza. Son mari, à qui elle a donné cinq enfants, l’a suivie dans cette recherche. À 37 ans, elle est tombée amoureuse d’un autre homme. Elle vécut pendant 25 ans avec les deux, qui dépendaient énormément d’elle. Ce patrimoine moral de la dominance dans la famille a été transmis à ma grand-mère qui était sa fille aînée, et ensuite à ma mère, à moi, et à ma fille aînée.

Que raconte ce livre ?

C’est l’histoire d’une femme qui a quitté l’Ukraine après avoir perdu un œil à coups de hache lors d’un pogrom en octobre 1905. Lazar, l’homme qui deviendra plus tard son mari, était avec elle lors du pogrom et s’est révélé faible. Il s’est enfui en la laissant dans les mains des émeutiers. Ensuite, en Palestine, elle rencontre Hanan, de neuf ans plus jeune qu’elle, homme spécial, végétarien, intellectuel, avec une grande soif spirituelle. Il devient son amant et son deuxième conjoint aux côtés de son mari. Hanan n’est pas non plus un homme « fort » au sens conventionnel du mot, mais son amour est rassurant. Il s’occupe des enfants de Tzilla, qui ne sont pas les siens, et surtout, il traduit ses mémoires du yiddish en hébreu. Ce texte constitue la base qui a permis l’écriture du livre. Tzilla est décédée quand j’avais quatre ans, je l’ai connue à travers ses souvenirs écrits. Je l’ai donc lue de l’intérieur, comme elle s’est écrite, et j’ai senti que je suis énormément liée à elle.

Et qu’en disait votre mère ?

Il y avait chez elle, par rapport à Tzilla, un mélange d’admiration, de crainte et d’identification. Ma mère a aussi défait son mariage pour l’amour d’un autre homme. Lazar a refusé le divorce mais il a laissé sa place à Hanan, tout en restant avec le couple. Il venait manger avec sa femme et son amant trois fois par jour, même quand ils habitaient déjà dans des maisons séparées. C’était une façon de leur montrer leur péché, leur culpabilité et sa souffrance. Quand il a arrêté de travailler, ils l’ont entretenu, Tzilla lui faisait sa lessive, payait ses dettes

Que diriez-vous de la tension entre une mère dans ce qu’elle a de plus privé, et la mère en tant qu’israélienne ?

Tout d’abord, je dois dire que j’ai une grande chance d’être mère de filles. Ces jours-ci, si j’avais un fils à Gaza, je serais morte d’angoisse. Le petit ami de mon aînée Amalya a perdu son frère, tombé lors de l’opération « Mur de protection » en 2002. Nous sommes très attachées à sa famille et nous vivons avec eux le sh’chol2.

Ma mère était très inquiète pour ses deux garçons, mes frères. Mais dans la famille élargie, la tribu de Tzilla, personne n’a vraiment été très combattant, aucun blessé ou mort dans une guerre. Ce sujet n’est donc pas très dominant dans mon livre. Par ailleurs, un des mes objectifs dans ce livre était de montrer plutôt les vies privées telles qu’elles se sont déroulées dans l’ombre des grands événements historiques. Ceci, même si ces vies sont marquées par ces événements, à commencer par le pogrom vécu par Tzilla.

Pourquoi ce roman aujourd’hui ?

Quand un écrivain entend une histoire incroyable, il y a comme une obligation de la transmettre, de la raconter. Encore plus quand il s’agit de sa propre famille. Ma mère m’a dit, peu de temps avant de mourir : tu écriras un roman sur ma grand-mère. Ce n’était pas une exigence mais une prophétie, comme si elle savait que ça aurait lieu. Quand la jeune fille de Tzilla, sœur de ma grand-mère, m’a donné ses mémoires, le sentiment d’obligation est devenu encore plus fort, d’autant plus que personne ne les avait lues avant moi. Au début, j’ai essayé de transformer ces souvenirs en roman imaginaire inspiré par cette histoire familiale. Mais c’était comme si la voix de Tzilla en moi ne me laissait pas continuer. Elle exigeait que je raconte sa vraie histoire. Pendant vingt ans j’ai essayé d’écrire le roman de plusieurs façons, sans succès. C’est seulement à mes quarante ans, quand j’étais déjà une mère plus âgée pouvant voir l’enfance et la vieillesse à distances égales, que j’ai réussi à le faire. J’ai compris que mon dialogue avec Tzilla n’était pas uniquement un dialogue entre deux femmes, deux mères, ni non plus entre une descendante et son arrière grand-mère. C’est plutôt une conversation entre deux personnes ayant le désir d’écrire et le besoin de penser leur vie via l’écriture. Ainsi, j’ai gardé son récit original et j’ai utilisé une partie de ses écrits authentiques. Dans les intervalles, entre ses morceaux de texte, je converse avec elle, je pose des questions, je fais des hypothèses, je remplis les espaces vides, je fantasme et j’ajoute de la couleur.

Qu’est-ce que vous avez découvert dans la voix de Tzilla ?    

Notamment le fait d’être entière. Sa voix qui raconte est caractérisée par une sincérité et une honnêteté absolues avec lesquelles elle décrit les conflits qu’elle vivait. Elle avait un besoin d’être fidèle à elle-même dans chaque décision qu’elle devait prendre, même si c’était aux dépens des autres. Mais en même temps, elle a toujours continué à s’occuper de l’autre et de le prendre en considération. Son histoire d’amour avec Hanan est une manifestation de sa fidélité à elle-même. Elle ne pouvait pas faire autrement, malgré le fait qu’elle savait la blessure de Lazar et au mépris du prix qu’elle a payé socialement. L’écriture de ce roman a coïncidé avec ma décision de me séparer de mon mari, après des années d’hésitations. Peut-être, sait-on jamais, grâce à la voix de Tzilla…

Propos recueillis par Patricia Bosquin Caroz et Gil Caroz à Tel-Aviv, le 4 août 2004

1 Judith Katzir a publié une série de livres dont deux ont été traduits en français : La mer est là, ouverte, éditions Joëlle Losfeld (Gallimard), 2003 ; Chère Anne, éditions Joëlle Losfeld (Gallimard), 2008.

2 Sh’chol : un mot en hébreu pour dire le sentiment lié à la perte d’un fils. Ce mot est central dans la culture israélienne, notamment autour des fils tombés au champ de bataille. On parle par exemple de la « famille du sh’chol », pour dire l’ensemble des familles qui ont perdu un enfant lors de son service militaire.